tango

Un mois de voyage.

Un mois passé à préparer mon premier sujet.
Le froid, la pluie sur Buenos Aires.
Des heures de soleil en moins, et mes nuits de plus en plus courtes.
Un mois de voyage et bientôt l’heure.
Premier reportage, première marche, du foot et des recherches à longueur de journée – 8h par jour à faire les recherches du reporter, avant de pouvoir commencer le terrain en Juillet (voir posts précédents).

Et quid du reste du temps ?

Il y a des promenades, des balades, longues et défoulantes et presque toujours seul, où je marche des heures et des heures le long des immenses avenues de la ville pour faire le tri dans mes idées ou ne plus penser à rien, focaliser mon attention sur les Argentins que j’aime croiser ou sur les milliers de papelitos (petits prospectus) distribués à chaque coin de rue par de pauvre badauds trainés là pour 2€ de l’heure. Toujours de la politique, des offres commerciales, ou des services de charme.

Il y a des petits plaisirs de voyageur, comme cette nuit de vendredi où je cherchais désespérément à prendre le colectivo (bus). Plutôt que d’accepter mon billet de 2 pesos (le plus petit billet en circulation) et avoir à me rendre la monnaie, douze marchands différents ont préféré m’offrir: une clémentine, une banane, une photocopie, un bonbon très bon, un appel téléphonique, encore une clémentine, un paquet de mouchoirs, une fleur, une petite pomme, une tomate, une autre photocopie et un autre bonbon très bon.

Et il y a du Tango.

22h00.

On entre dans une Milonga populaire.

Une grande pièce aux lumières tamisées, rouge dominant. Miroirs, tables et chaises disposées tout autour de la salle, pour l’instant vide, tout autour d’un centre où le sol – carrelage ou parquet – est préparé pour que les danseurs aient le meilleur glissé possible.

La musique est déjà lancée ; bandoneon, piano, violons et violoncelles, immanquables et intarissables. Les tons langoureux, enchanteurs et mélancoliques sont comme un moment déjà-vu, imméditament identifiables et semblables, toujours en train de mimer passion mélancolique.

23h00.

La Milonga se remplit ; les caballeros arrivent en chemise et en pantalon de ville, et les dames et demoiselles arrivent avec une paire de talons dans la main ou dans le sac, choisissent une place et changent leurs monture dès qu’elles s’installent.

Dans la sélection des partenaires, les hommes sont toujours ceux qui choisissent.

Ils balaient du regard la pièce et, lorsqu’ils voient une femelle (ou un mâle – danser entre homme n’est pas interdit), ils posent leur regard sur elle de façon insistante. Elle regarde et soutient son regard brûlant de passion ? Un petit coup de la tête de la part de l’homme et, hop, les deux se lèvent, vont l’un vers l’autre et commencent à danser ensemble. Elle voit son regard mais détourne la tête ? L’homme essaiera avec quelqu’un d’autre. Certains couples viennent séparés et font comme s’ils ne se connaissaient pas ; simplement pour jouer ensemble à ce petit jeu de séduction, de regards et d’apparat.

Et le centre de la pièce commence à se remplir.

Aucun ne parle, sauf les premières secondes de la rencontre où l’on s’échange noms et banalités. L’homme prend la main de la femme et d’un geste ferme, immobilise un bras en formant un bloc dont le bout monte au niveau des épaules. L’autre bras enlace le partenaire, leurs tempes se collent l’une à l’autre et lorsqu’ils trouvent enfin leur position optimale, ils ferment les yeux. Un geste très fugace, mais presque automatique; fermer les yeux – deux secondes avant le départ – et l’homme commence à mener la danse avec son corps et son torse. Il trouve un chemin, choisit le pas, le rythme, et s’assure de ne cogner personne d’autre sur la piste.

tango bis

On tourne et on tourne généralement dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, durant trois chansons sous les éclats tamisés des néons rouges ; et puis vient la transition – « Cortano » – où l’on change de partenaire. Larguer son duo au beau milieu d’un tercet est très offensant, comme si l’on quittait le lit d’un amant au beau milieu de l’acte parce qu’il n’est pas assez bon.

Et pour savoir à quel point un danseur est bon, il suffit de regarder sa partenaire ; les plus heureuses sont celles qui s’abandonnent le plus.

Avec un bon danseur, la femme n’a plus à soucier du chemin où aller et peut se laisser aller à la passion, à l’émotion, aux sentiments qu’elle met dans ses gestes et dans ses pas ; la façon d’enlacer le partenaire, la façon de caresser, d’enlacer furtivement la jambe et les pieds de son partenaire, les mouvements de jambes balancés, virevoltés orthodoxement dans les airs.

Orthodoxement car, en principe, les règles du Tango obligent les partenaires à garder les pieds au sol de façon constante ; mais dans beaucoup de Milongas populaires, on fait fi de certaines règles et la seule chose que l’on recherche est un moment de plaisir, de liberté, presque de libertinage. Il y a des danseurs professionnels qui viennent se lâcher ici, abandonner les codes académiques qu’ils sont obligés de respecter pendant leurs heures de travail – et on les reconnait par leur talent, et par le plaisir monstre qu’ils offrent et qu’ils vivent en virevoltant sur la piste. Ils ne respectent pas forcément le rythme ; ils sont dans leur monde, et plus rien n’existe autour ; et les meilleurs vivent un abandon plutôt qu’une intense concentration. Sourires aux lèvres, parfois des rires ; mais le plus souvent, visages graves et sérieux, dansent sur la pointe des pieds, talons qui flottent et qui volent.

Le corps des femmes, surélevé par les talons de 7 à 10 centimètres, dessine une fascinante courbe et donne à leur corps un charme irrésistible, brûlant – et le spectateur doit faire un effort monstre pour regarder le couple et les pas plutôt que le popotin des danseuses. Les meilleurs couples ont d’ailleurs l’air de s’aimer, de glisser, de danser, de copuler en silence. Il est d’ailleurs interdit de s’embrasser dans une Milonga – peut-être parce que toute la magie, toute la passion, toute l’intensité d’un tango repose dans le fait que le passage à l’acte n’est jamais transgressé. Pas étonnant que le tango ait été inventé dans les bordels du début du siècle.

C’est beau.

J’ai passé des nuits et des nuits entières à regarder ces couples danser, complètement enivré par le spectacle ; mais jamais je n’oserai y rentrer. La seule façon que j’envisage de danser une telle chose, c’est de ressentir un énorme élan de passion ou d’énergie sexuelle, comme mimer une passion charnelle – bref, mimer un amour et son abandon, probablement la seule chose au monde que je suis incapable de feindre.

Et puis, mes chaussures de marche … Bref.

Il y en a certains qui dansent assez mal, mécaniquement, sans aucune expression en entrant sur le piste et en en ressortant.
Le visage un peu las, sans vie, comme ceux des drogués.
Des drogués.
Certains même, ne vivent plus que pour ça.
Le visage blafard, dansent leur passion jusqu’au lever du soleil.

Page suivante du carnet

Page précédente


Chris

Journaliste indépendant

14 commentaires

Pierre · 16 juin 2011 à 4 h 24 min

Le tango c’est la la dance la plus classe au monde pour moi.
Tiens, je te conseille une petite adresse : la Catedral les mardis, beaucoup de danseurs amateuurs et un concert ensuite pour pas cher. Ca vaut vraiment le coup d’oeil.

    Chris · 17 juin 2011 à 23 h 57 min

    Merci pour le tuyau, j’irai probablement mardi prochain ! Et je suis tout à fait d’accord : la danse la plus classe – et la plus belle au monde … Dur de se dire qu’elle a été inventée dans les bordels Portenos !

Aleksandr · 17 juin 2011 à 2 h 21 min

Je ne commente pas chacun de tes carnets mais je prends toujours plaisir à les lire.
Au-delà des observations du Voyageur ou de la fine analyse du Journaliste, l’Etre humain n’aurait-il pas envie, malgré tout, de se laisser aller à l’apprentissage de cette « religion » qu’est le tango? En le dissimulant à l’Entrepreneur, bien sûr…

    Chris · 17 juin 2011 à 23 h 59 min

    Merci beaucoup pour ce commentaire Aleksandr … L’Etre humain aurait très, très envie de se laisser aller – mais il a un horrible défaut : celui de toujours vouloir tout contrôler. Ca cause pas mal de soucis dans une relation humaine, et surtout, ça l’empêche complètement de danser la moindre chose !… Mais il est clair que je rêverais de savoir danser ça.

Christelle · 8 juillet 2011 à 14 h 31 min

J’adore l’atmosphère de ton article ! J’ai dansé le tango argentin pendant 2 ans et c’est exactement ce que tu décris : une intensité, du désir et surtout du plaisir ! Avec un bon danseur la partenaire a l’impression de flotter, on ne pense plus aux pas.
J’ai toujours souhaité passer quelques temps à Buenos Aires pour ré-apprendre, avec les dieux du tango argentin !
A ajouter à ma to do list 🙂

    Chris · 11 juillet 2011 à 18 h 18 min

    Merci Christelle ! Plus je passe de temps à Buenos Aires, et plus je me dis : merde, il faut absolument que je trouve plus de temps pour aller apprendre deux-trois pas avec ces mecs là … Mais chaque fois que je me retrouve milonga, je ne peux pas m’empêcher de préférer regarder, admirer, plutôt que de passer du temps à apprendre. C’est tellement beau !

claire · 9 juillet 2011 à 21 h 14 min

Bonjour, très bel article sur le tango, une petite précision seulement, la transition entre 2 tanda est une cortina et non « cortano ». Dans les milonga traditionnelles tous les danseurs doivent retourner s’asseoir, puis changer de partenaire à la prochaine tanda. Et en effet, quitter son partenaire au milieu d’une tanda est un vrai camouflet, l’équivalent d’une gifle :)) Dans une vision idéalisée du tango, danser avec un bon partenaire, c’est le paradis, mais l’inverse est vrai aussi, cela peut devenir un calvaire! Imaginez la proximité avec un homme suant, puant du bec et à la main baladeuse… De quoi prendre ses talons de 9cm à son cou! Mais que cela ne te dissuade pas d’essayer et bravo pour tes articles que je découvre.

    Chris · 11 juillet 2011 à 18 h 26 min

    Bonjour, et merci pour ces précisions Claire ! On sent l’expérience … à la fois des bons moments, et des pires ;). Je vais probablement aller repiquer une tête dans le monde du Tango, muy prontisimo – ça commence déjà à me manquer, alors que je suis toujours à Buenos Aires ! Tu as dansé le Tango ici ? Ou bien tu le pratiques surtout à Menilmontant 🙂 ?

Joanna · 17 juillet 2011 à 14 h 36 min

Je crois que c’est l’article que je préfère jusque là ! Tout est décrit avec tellement de finesse ! Bravo !

    Chris · 19 juillet 2011 à 17 h 55 min

    Merci Joanna ! Je compte creuser davantage le Tango d’ici, je commence à tomber amoureux de cet univers à force de fréquenter les milongas … J’ai hâte de publier les photos !

Hindoucha · 30 juin 2017 à 18 h 17 min

Bonsoir,
Très jolie façon de votre part de nous faire vivre une danse que j’adore et que je rêve la danser un jour même si ce n’est qu’un rêve c’est avec les rêves qu’ont vit et danser nous fais vibrer dans tous nos sens avec une belle sensation de glisser dans la peau de l’autre pour former un beau couple de danseur magnétique et fougueux merci pour ce plaisir enchanteur

Mediareporter (Blog) — 12 choses à faire (et testées pour vous) à Buenos Aires · 18 juin 2011 à 6 h 00 min

[…] Un dernier Tango à Buenos Aires (CDR 5) juin 16, 2011 at 2:49 […]

Mediareporter (Blog du voyage) — Quatre chapeaux qui se chamaillent (#3) · 7 juillet 2011 à 22 h 34 min

[…] Page suivante du carnet […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *