Le blog du Voyage n’est pas centré sur mon voyage. Il est voué à devenir un tunnel de rêves et d’évasion, et je publierai le plus souvent possible des récits, des travaux, des voyages d’autres baladins qui voudront bien partager leurs découvertes des bouts du monde. Cet article n’est donc que le premier d’une très longue liste.

J’ai une amie qui s’appelle Gaby. 18 ans. Elle a des lunettes et elle aime ses pinceaux, elle a de jolis yeux et elle est amoureuse de Gaston Lagaffe. Et puis, souvent, elle se balade par-ci par-là pour le plaisir ou découvrir de jolies choses à croquer.

L’été dernier, Gaby a trainé ses drôles de baskets du côté de la frontière américano-mexicaine, à Tijuana. Elle a recréé ce qu’elle a vu, ce qu’elle a ressenti ou ce qu’on a bien voulu lui confier ; tout ça pendant tout un mois. Je suis tombé dessus, j’ai beaucoup aimé – alors, avec son autorisation, j’ai voulu partager ce travail et emmener avec elle les quelques personnes qui liront ce post. Une petite balade au « pays des rêves brisés ».

Just below San Diego
Tijuana, land of broken dreams
Senoritas dancing in the moonlight
Flashing Spanish dark eyes to everyone, it seems

They say « Hey, gringo
Can you take us across the border?
Just tell them I’m your daughter
of a local. »

Down the backstreets, through the alleys
All the young men stand with pride
They guard the palace to the kingdom
Called Tijuana, their heritage they decide

They say « Hey, gringo
Can you take us across the border?
We’ll work for just a quarter
On the other side »

J.J. Cale, Tijuana

Tijuana, la belle et l’horrible

arturo tijuana

Arturo

Arturo est arrivé à Tijuana il y a un an. Il avait vécu six ans près de Los Angeles, après avoir réussi à passer la frontière par le désert. Là-bas, il a travaillé dans les cuisines de divers petits restaurants, et il y a rencontré la femme qui est devenue la mère de sa fille. Arturo a été arrêté sur son lieu de travail, et déporté à la frontière sans même avoir pu passer un coup de téléphone.

Les clandestins n’ont pas ce droit.

Aujourd’hui, sa fille a cinq ans, a la nationalité étasunienne et vient voir son père à Tijuana une fois tous les deux mois. Arturo reste en contact avec elle occasionnellement par téléphone. Il a appris il y a peu, de la bouche de sa fille, que sa compagne vivait avec un autre homme depuis sa déportation.

Arturo aimerait retourner à Mexico, sa ville d’origine. Mais il doit rester à Tijuana s’il veut continuer à voir sa fille de temps en temps. Il vit de petits boulots, de l’aide alimentaire proposée chaque midi à la Casa de los Pobres, et habite une petite chambre dans un foyer catholique où le loyer est modéré.

Il n’a pas tellement d’attaches à Tijuana, pas d’amis ou de famille. « Mais je continue, vaille que vaille. Parce que si je tombe, qui me relèvera ? »

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Barricades Tijuana

Plages et barricades

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Atanasio Tijuana Libraire

Atanasio

Atanasio a un petit kiosque sous le soleil de l’avenue Urueta. Il y travaille, entouré de ses bouquins et de petites plantes dont il prend soin. Atanasio entasse dans sa cabane toutes sortes de vieux livres et de magazines hétéroclites que lui apportent les gens du quartier.

Tous les jours, il reçoit un arrivage d’illustrés érotiques apportés sous le manteau par des maris soupçonnés. Ceux-là, il les accroche bien en vue, avec des pinces à linge multicolores, sur des fils de fer. Dans son kiosque rouge, il n’y a plus de place. Alors Atanasio envahit tout le trottoir et les rebords des fenêtres des voisins compréhensifs.

Il sort de sa chemise à carreaux un portefeuille au moins aussi âgé que lui, et montre une photo de lui,
quarante ans auparavant. Un jeune homme élégant qui travaillait dans les exploitations agricoles du Texas et
passait le Rio Grande sans problème plusieurs fois par semaine. Après avoir vécu quelques années aux États-
Unis, Atanasio a été arrêté et il n’est plus capable de traverser le désert.

Quand on lui demande quels sont ses livres préférés, Atanasio pouffe et lance d’un air dégagé : «Tu sais, de
toute façon, je ne sais pas lire».

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canal tijuana

Le Canal de Tijuana

Le Rio Tijuana est en fait une sorte de grande allée de béton qui vient buter contre la frontière, inaccessible, coupée du monde par deux routes à grande vitesse. Au milieu des deux pentes qui cuisent sous le soleil, coule un filet d’eau croupie, mélange de détritus et d’égouts, où prolifèrent toutes sortes de plantes et d’infections.

Le seul espace libre de Tijuana. C’est ici que viennent vivre les migrants perdus, qui se retrouvent sans nulle part où aller une fois arrivés ou déportés à la frontière. Ils se réunissent pour vivre dans des sortes de garages creusés dans le béton et fermés par des portes coulissantes.

Un homme torse nu sort de l’abri, en rampant sous la porte coulissante, attrape une peluche Titi qui doit tremper la depuis vingt ans, s’en sert comme coussin pour être a l’aise et découper sa mangue. Il lance la peau et le noyau sur le tas d’ordures, soupire. Vincente, toute sa famille est aux États-Unis, a Chicago, et il ne veut pas rétablir le contact avec eux. Je ne veux pas les déranger, dit-il. Vincente a été en prison aux USA, se méfie des flics comme du choléra. S’ils m’attrapent, dit-il, je suis bon pour perpète.

Pour leur tenir compagnie, Vincente et les autres hommes de l’abri ont un petit chat pour lequel ils ont bricolé un collier avec une ficelle et une vieille noix, et aussi une chienne qui ressemble plus a une serpillière, Chiquita, qui éternue en permanence et qui aboie quand la police approche.

Dans le canal, on vit en groupe, pour pouvoir se défendre. Au Nord, près de la frontière, sévissent les différents gangs de crime organisé, qui utilisent le canal comme terrain de jeux. Les dealers et les toxicomanes sont aussi la-bas. La police voit le canal comme une annexe de parking, et fait souvent des descentes pour remplir les quotas d’arrestations. C’est pourquoi les habitants du canal entassent les ordures en face de leurs abris, c’est le seul moyen de tenir la police a distance. Parfois, les agents incendient les tas d’ordures, mettant en danger les migrants qui vivent dans les abris.

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bandera tijuana

La Bandera

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Bandera Nacional, 2a zona militar, colonia Morelos. Le drapeau du Mexique flotte sur Tijuana, on en a une vue splendide depuis l’entrée de la Constitucion, donnant aux touristes leur dose d’exotisme. La fierté mexicaine ondule lentement, avec majesté, dans les brises qui rafraîchissent la ville. Celui qui veut se rapprocher du drapeau en est vite empêché par les colosses qui le mettent en joue depuis l’intérieur de la zone militaire barricadée.

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Jorge Tijuana

Jorge

Il ne serre la main que du côté gauche. Son bras droit, il le cache sous un épais blouson à carreaux roulé en boule. Au fil de la discussion, ses yeux s’égarent, l’un fixe l’interlocuteur comme s’il voulait le clouer au mur
par la seule force du regard, tandis que l’autre part en balade. Sa voix est grave, lente, posée, éraillée, des
cordes vocales limées par la vie.

Jorge vivait aux États-Unis, il y a quelques années. Après avoir miraculeusement obtenu un visa temporaire,
il s’était installé dans une petite colocation. Les autres habitants trafiquaient. Lui, s’y est retrouvé mêlé
lors d’une descente de police, et jeté en prison. Au bout de quelques jours, Jorge a été attaqué par son voisin de cellule. Il s’est défendu, et l’homme en est mort.

Racontars ? Comment savoir ? Toujours est-il que lorsque Jorge s’est enfin retrouvé, libre, sur le parvis de
la prison, il était attendu. Les membres du gang dont l’autre faisait partie lui ont tiré une rafale.
Une balle dans le bras, une balle dans le ventre, une balle dans la tête.

Jorge vit maintenant près de la frontière, avec Noé et quelques amis qui se relaient pour prendre soin de lui.
Les balles toujours incrustées au plus profond. Une opération s’impose, mais comment faire lorsqu’on ne
peut pas se la permettre ?

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Celia

Celia, c’est la vendeuse d’uniformes, obligatoires pour tous les petits écoliers, celle qui distribue des bandeaux avec de gros noeuds à carreaux à d’adorables petites filles, pendant que ses copains boivent des coups dans l’arrière-boutique. Au milieu des machines brodeuses à douze fils de couleur, elle raconte sa petite vie. Elle vit avec son compagnon, un grand romantique, éducateur dans la prison de Tecate, brun et élancé, qui lui prépare des dîners-surprise avec des roses rouges, et «Te amo» écrit en lettres de sel sur une nappe bordeaux.

Celia a une fille de huit ans, coquette comme sa mère et née au Nayarit. Peu après sa naissance, Celia et celui qui était à l’époque son mari ont pris la route vers les Etats-Unis, poussés par la pauvreté. Ils ont réussi à passer la frontière et se sont installés près de Los Angeles pour six ans, pendant lesquels Celia a gravi les
échelons un à un jusqu’à devenir gestionnaire d’une petite imprimerie. A la suite de démêlés avec la police,
elle a été déportée à la frontière, et a choisi d’emmener sa fille avec elle pour la protéger de son père alcoolique.

Elles se sont établies à Tijuana, mais Celia ne rêve que de son Nayarit natal. Chaque année, elle dépense toutes ses petites économies pour retourner dans le village où vit sa mère. Là-bas, Celia était coiffeuse et avait un petit salon avec plusieurs de ses amies. Maintenant, à Tijuana, elle travaille dans son magasin du lundi au samedi et coiffe, chez elle, le dimanche, pour arrondir ses fins de mois.

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Le cireur de chaussures

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Le long de la frontière, les croix

Les morts de la frontière. Une route à grande vitesse longe les grandes croix qui y sont suspendues.

Ce mémorial a été créé à l’initiative de diverses associations, qui regrettaient, pour les familles des migrants disparus lors de la traversée, l’absence d’espace de recueillement ; ainsi que l’inexistance de lieux d’hommage aux héros de la frontière. Les croix sont de simples tasseaux de bois, peints en blanc, sur lesquels ont été écrits au pochoir les noms des migrants retrouvés et identifiés, ainsi que leur âge et leur État d’origine. Les plus jeunes avaient douze ans, les plus âgés, soixante-cinq.

La plupart d’entre-eux étaient originaires du Michoacan, du Guerrero, des États du Sud du Mexique, les plus pauvres. Les 32 États du Mexique sont représentés. D’autres avaient fait le voyage depuis le Guatemala, le
Salvador, ou l’Amérique du Sud. L’un d’entre-eux était prêtre. L’une d’entre eux venait d’Ukraine. Tous ont perdu au jeu. Les croix sont innombrables, se succèdent sur des kilomètres, et la plupart portent plusieurs noms superposés.

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Hommages à ceux qui n'en sont jamais revenus, ou plutôt, qui ne sont jamais partis.

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La frontera

La frontera, d’Est en Ouest.

La voici enfin, la ligne de pointillés, ou de rouille, ou d’insultes, ou de morts, c’est selon.
Un habitant s’approche et raconte la frontière.
«Il y a une vingtaine d’années, c’étaient des barbelés, une ligne irrégulière qui partageait juste les terrains. On enjambait, on allait de l’autre côté, on revenait, aucun problème. Et puis ils sont venus, avec des plaques de fer, ils les ont soudées, et ils ont bâti leur grande ligne de deux mètres de haut, tout le long de la ville, en face de la maison. Maintenant, il faut aller en haut de la petite colline pour voir l’autre côté. On les a vus installer des piliers de béton derrière la première frontière, et puis de grands rouleaux de barbelés. Et depuis, dans le quartier, il n’y a que des passeurs.»

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frontera tijuana

La frontera, Tijuana

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Motel Tijuana

Motel Tijuana

L’enseigne «Motel» vous accueille dès l’arrivée et vous accompagnera tout le long de votre séjour.

Elle se répète à l’infini le long des boulevards, offrant ses mauvaises chambres de luxe discount
aux touristes, et des nuits de sommeil agité aux migrants sans le sou parachutés à la frontière.
Le motel, symbole parfait, ingrédient clé de Tijuana. C’est entre ses murs que se retrouvent
tous les paumés. Les migrants viennent y chercher un peu de repos avant leur grand saut vers
l’autre côté. Les migrantes, elles, finissent par y atterrir lorsqu’aucun centre d’accueil ne peut
s’occuper d’elles. Une fois la porte passée, elles pénètrent dans une spirale où elles auront toujours
besoin d’argent pour payer leur chambre.

Lorsque leurs économies ne suffiront plus, les réseaux de prostitution seront là pour leur promettre monts et merveilles. De l’argent, un logement décent, des vêtements, une protection, voire l’assurance de passer la frontière. En complicité avec les propriétaires des motels, les macs leur ôtent toute indépendance. Outre les femmes, les mineurs sont particulièrement vulnérables à cette exploitation sexuelle. Les motels sont le théâtre de cette réduction en esclavage : c’est également la destination des touristes qui viennent chercher leur réconfort dans les bras des filles.

Toute la tristesse de Tijuana se retrouve dans les motels.

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Norma

Norma, on remarque d’abord sa peau bien claire et rosée, ses jolis cheveux blonds et propres, son petit sac à main et ses sandales élégantes. Puis, on voit qu’elle marche avec ses petits pieds en canard, et on s’aperçoit que sous son chemisier en coton rose, se dessine un ventre rond. Cinq mois
! Et tout se passe bien, pour l’instant, dit la jeune fille de seize ans.

Norma s’est mariée cette année a un jeune homme de 21 ans, et elle a interrompu ses études pour fonder
sa famille. Quand on la regarde, silencieuse, polie, discrète, un peu naïve aussi, on ne dirait pas
qu’elle va être maman dans quelques mois.

Mais Norma prend soin d’elle et de son bébé. Elle reprend des frijoles et des tortillas pour nourrir ce petit humain qui grandit dans son ventre. Elle dort beaucoup. Elle boit beaucoup d’eau. Norma a essayé de passer avec de faux papiers, accompagnée de ses beaux-parents, pour que son fils naisse aux États-Unis et qu’il soit ainsi citoyen étasunien. Son mari, lui, tente de son côté la grande traversée par le désert. Ce sera un garçon, dit elle, un peu dépitee, elle aurait préféré une fille. Mais l’important, ajoute-t-elle, c’est qu’il naisse bien. Norma aime cuisiner, surtout les enchiladas, se sent capable d’élever un enfant et de tenir une maison, ne voit pas de problème a être mariée a son âge et se sent prête à être maman, de l’autre côté.

Par Gaby Bazin
Été 2010

(tous droits réservés)


Chris

Journaliste indépendant

10 commentaires

fabrice · 26 avril 2011 à 18 h 05 min

De beaux dessins!
Et une situation,classique malheureusement, que l’on retrouve dans bien des villes d’ailleurs.

Laure · 26 avril 2011 à 18 h 07 min

Superbe article!!! Merci pour ces beaux dessins et ce récit sublime!
Elle n’a pas de site internet?

    Chris · 26 avril 2011 à 18 h 15 min

    De sa part : merci à vous deux ! Non, malheureusement elle n’a pas de site, d’où cette publication … Pendant mon voyage, j’aimerais bien cueillir ce genre de trésors le plus souvent possible – des récits, des photos, des mots de ceux qui ne veulent pas avoir de blog ou de sites mais qui ne rechignent pas au partage lorsqu’ils en ont l’occasion 🙂

      Laure · 30 avril 2011 à 13 h 28 min

      Oui, c’est une vraie bonne idée, en plus, ça accentue le côté partage!!

Gaby · 26 avril 2011 à 21 h 25 min

Merci beaucoup à tous les deux, et à toi Chris !
Pour les curieux, il y a un modeste blog du voyage avec quelques nouvelles à chaud, puis des extraits de carnet de route ainsi qu’une playlist tijuanense… http://carnet-tijuanense.blogspot.com
Vivement les prochains baroudeurs !

    Laure · 30 avril 2011 à 13 h 27 min

    Merci pour l’adresse. Ce n’est pas un « modeste blog », c’est une mine d’or 🙂

Oreille · 28 avril 2011 à 8 h 56 min

Wouaw, pas mieux que Laure et Fabrice, j’aime beaucoup. Les dessins et les textes vont très bien ensemble, c’est fin, touchant, plein de pudeur sur un sujet pas évident… Bravo !

Piotr · 1 mai 2011 à 9 h 34 min

Touchantes histoires… la réalité est parfois bien pire que les images des séries américaines… cette frontière, ce mur de la honte me rappelle d’une certaine manière le mur de Berlin. Les croix accrochés, vision atroce du prix à payer pour traverser une mince bande de terre.

Astrid au Mexique · 25 mai 2011 à 23 h 17 min

Très poétique malgré la tristesse de la réalité …

Chalafre · 12 avril 2012 à 6 h 46 min

Bonjour
membre de l’association du rendez vous du carnet de voyage à Clermont Ferrand, les carnets de Gaby Bazin ont retenu mon attention .Pourriez vous me donner ses coordonnées afin de lui proposer de l’inviter à notre manifestation pour présenter ses carnets ? Ou lui communiquer mon adresse mail monique.chalafre@free.fr ou tel 06 81 24 75 68 ? Vous remerciant par avance ,bien cordialement ,Monique Chalafre

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