Fos sur mer, le 25 février 2013

Partout dans le monde, des prêtres se rebellent contre la hiérarchie ecclésiastique. Certains veulent avoir une vie sexuelle épanouie et sans culpabilisation, d’autres militent pour le droit des femmes à exercer la prêtrise. Beaucoup se considèrent comme les dissidents d’un État (le Vatican) qu’ils qualifient, parfois, de « dictature », et appellent à repenser le rôle du prêtre dans la société.

Quelque part à Fos sur mer, une maison pieuse abrite un prêtre catholique facétieux – le genre à avoir une femme, deux filles, et à vouer une obsession aux vieilles tapisseries moyenâgeuses.

Il est bavard, Claude B. . Et, à 80 ans, a toujours cette âme de rebelle qui s’oppose ouvertement aux dogmes de l’Église. « Est-ce que l’élection d’un nouveau Pape est un moment historique ? Non. Ce n’est qu’un entre-soi de vieux retraités de soixante-dix balais ». Pour ce prêtre, l’Église n’est qu’une relique de l’Histoire, un État complètement dépassé par la marche du monde. « Même l’art de la tapisserie a plus évolué qu’elle ! » – parce qu’il y avait des hommes comme Jean Lurçat ou Le Corbusier pour la renouveler, et personne pour les en empêcher.

« La notion de pouvoir est la source même de tous les dévoiements de l’Eglise »

Lutter contre l’avoir (la puissance financière), le pouvoir (politique et temporel), et le monopole du savoir (l’assujettissement à une interprétation de la Bible commandée hiérarchiquement) du Vatican: tels sont les trois combats des prêtres qui, comme Claude, sont entrés en dissidence contre l’Église. Leurs revendications: une plus grande liberté dans l’exercice de la prêtrise, la disparition des relations de pouvoir, l’ouverture de la prêtrise aux femmes et aux homosexuels. Claude, d’un air un peu gêné, dit ne pas être d’accord sur ce dernier point. « Ce serait poursuivre la structure hiérarchique de l’Église par l’ordination. La notion de pouvoir est, selon moi, la source même de tous les dévoiements de l’Église » peste-il.

Une fois prêtre, on le reste toute sa vie. Ordonné en 1961, il a quitté l’institution religieuse en 1972 pour se marier – « sans regrets » dit-il, mais on sent poindre l’amertume et la mélancolie dans sa voix, parfois, comme lorsqu’il raconte avoir subi l’équivalent d’un ban. Considéré comme un traitre (vis-à-vis de son engagement), comme impur (car son amour pour le Christ souillé par une femme), l’évêque lui a interdit de remettre les pieds dans la paroisse où il officiait. Sentiment d’injustice, « alors que la notion d’amour est au cœur des Évangiles. Avoir une famille, des enfants, un travail salarié, n’est-ce pas le meilleur moyen de comprendre la vie de ses paroissiens et de leur offrir la réponse spirituelle la mieux adaptée à leurs besoins ? » Le célibat des prêtres date du premier Concile de Latran (1123) : pendant un millénaire, ils étaient libre de se marier. Un exemple parmi d’autres du retour aux sources que réclament, paradoxalement, les progressistes.

Selon eux, de son vivant, Jésus n’était pas un chef de communauté: c’était une source d’inspiration. « Il n’a jamais cherché à construire une Église » répètent-ils à l’envie – et le Vatican ne les contredit pas. Mais alors, comment rassembler « le peuple de dieu » au nom du Christ ? Où trouver la légitimité nécessaire à l’exercice de la mission sacrée du prêtre sans une entité pour les reconnaître ? « Le sacerdoce n’est pas quelque chose qu’on se procure soi-même » a déclaré le Cardinal Ratzinger, hier Benoît XVI, dans une homélie prononcée en 1986.

Mener des initiatives parallèles plutôt que de lutter de front

La plupart des réformistes ne cherchent pas la destruction de l’institution catholique. Ils promeuvent plutôt la généralisation des communautés de base, ces groupes religieux chrétiens autonomes qui interprètent l’Évangile librement, sans consultation des évêques, et que l’Église coordonnerait. Benoît XVI était farouchement opposé à leur existence même.

En France, le mouvement « Réseaux du Parvis », qui rassemble entre 7000 et 10 000 membres, coordonne l’action des structures catholiques réformistes. Mais toutes sont exogènes à l’Église: face à la puissance du Vatican, les prêtres dissidents, qu’ils appartiennent ou non à l’institution, n’opposent souvent que des mots. Des communiqués, des articles, des vœux pieux ; la lassitude, et la peur d’être rejeté par les paroissiens (souvent conservateurs), dominent l’indignation et réfrènent les actions collectives.

La technique la plus couramment employée est alors celle de mener des initiatives parallèles, individuelles. Chercher ceux qui ne vont plus à la messe, redéfinir le rôle du prêtre comme animateur de communauté. Un « sage », un intellectuel. Sans mission prophétique ou sacrale.

Pour Claude, « un prêtre doit surtout représenter une façon de lutter pour la justice dans la société civile. Un prêtre gauchiste, en quelque sorte » dit-il en riant. Lui, reconverti en ouvrier électricien, a choisi de faire cela par un engagement syndical à la CGT, en luttant contre les abus, en montrant aux autres comment utiliser les recours légaux. A ses yeux, il apportait un capital intellectuel hérité du séminaire qui lui permettait d’orienter la réflexion collective et d’apporter des outils pour de se défendre intellectuellement. Les prêtres-ouvriers, presque toujours progressistes, n’étaient plus que 26 au travail en 2012.

Il n’a jamais dit à ses collègues qu’il était prêtre. Ils ont bien fini par le savoir, mais ils ne lui faisaient aucunes remarques à ce propos. « On me respectait » confie-t-il, non sans fierté. Est-ce qu’il est allé jusqu’à réussir à les pousser à retourner à la messe ? « Moi-même je n’y vais plus, alors … »

Pendant les vingt années où il a été ouvrier, Claude n’a quasiment lu aucun livre. C’était sa manière à lui de s’immerger dans la réalité du monde ouvrier, comme un anthropologue cherchant l’acculturation la plus totale. De la condescendance pour ses collègues ? « Pas plus que n’importe quel militant » justifie-t-il. Dans cet univers, il avait, enfin, le droit de faire grève et de disposer de suffisamment de pouvoir pour virer les directeurs qui, dit-il, conduisaient l’entreprise à la faillite. « Mener une révolution contre le Vatican ? On aimerait bien mais on y croit pas trop car un prêtre est avant tout un homme de paix – et de concorde ».


Chris

Journaliste indépendant

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