De Mae Sot (Thaïlande, à 2km de la frontière birmane)

A la maternité de la clinique Mae Tao, le silence domine. Malgré la dizaine d’accouchements quotidiens, il est rare d’entendre une mère crier, ou un nouveau-né pleurer. « On dirait qu’ils ont conscience qu’ici, ils peuvent naître en sécurité » dira Mya l’infirmière. « Notre taux de naissances prématurées est d’ailleurs anormalement élevé – comme s’ils étaient pressés de venir au monde à Mae Tao plutôt qu’en Birmanie ».

On peut les comprendre : avec seulement 3% du budget national consacré à la santé (contre 40% pour la défense), la Birmanie peut se targuer d’avoir l’un des pires systèmes de santé au monde. Les services de soin sont presque inexistants; et les médicaments, rares et chers. Les conflits internes, les guérillas, les centaines de milliers de mines anti-personnel ou les exactions de l’armée aggravent encore plus la situation.

C’est pour répondre à cela que le Docteur Cynthia Maung a décidé en 1989 de créer la clinique Mae Tao sur le sol thaïlandais, à deux kilomètres de la frontière. “Dans des locaux en ruine dont le sol n’était que déchets et boue, avec pour seul instrument de stérilisation un autocuiseur” se souvient-elle. Une installation précaire pour une situation qu’elle pensait éphémère.

“Mais les mois sont devenus des années, et les années se sont transformées en décennies”. Et les centaines de patients du début sont aujourd’hui centaines de milliers: 140.937 cas reçus en 2008, tous originaires des quatre coins de la Birmanie. Certains font des mois de marche dans la jungle, d’autres prennent un bus; et tous, finissent par traverser la frontière clandestinement. Avortements, paludisme et infections sont les cas les plus courants.

La clinique s’est alors considérablement développée pour répondre à cet afflux. Chirurgie, ophtalmologie, fabrique de prothèses, maternité ont progressivement vu le jour, mais c’est un sentiment d’inachevable qui domine: avec ses chemins de boue et ses locaux brinquebalants, l’endroit ressemble moins à une clinique qu’à un petit quartier villageois. Une terrible odeur vous envahit parfois, et vous prend jusqu’aux tripes; une odeur aiguë, épaisse, terreuse et acre; mélange de sang, d’excréments et d’éthanol.

Mais personne ne s’en soucie. “La clinique est comme un temple pour nous” confie Myo Myo, une jeune adolescente venue se faire avorter. Elle s’est faite coquette pour l’occasion, porte sa robe la plus belle. Ses bagages ? Un sarong de rechange … et une aubergine géante, à vendre ou à manger progressivement. Ses papiers d‘identité ? Laissés en Birmanie.

“Le simple fait d’être ici me rend heureuse car je me sens en sécurité. Et quelqu’un s’occupe enfin de moi. Toujours gratuitement! J’aimerais vraiment rester ici”. Car certains le font: des formations professionnelles et des cours d’anglais sont donnés. Ceux qui ne peuvent plus retourner chez eux trouvent parfois un emploi dans la clinique, ou aux alentours.

Parce que “s’occuper d’un patient” ne se résume pas à soigner leur corps: violence familiale, détresse sociale, traumatisme, cauchemar diurne… sont en fait les principaux problèmes à traiter. Et sur les murs, des portraits d’Aung San Suu Kyi côtoient des affiches pour promouvoir le lavage des mains, l’apprentissage de l’anglais ou l’avènement de la démocratie. Une aide à la fois sanitaire, scolaire et sociale en somme.

« Mais nous ne faisons qu’écoper l’eau du tonneau » déplore Aya Tanabe, médecin japonaise bénévole. « Mae Tao n’est pas une solution, mais un symptôme. Ce qu’il faudrait, c’est pouvoir fermer le robinet qui nous inonde. Nous ne serons jamais aussi heureux que le jour où la clinique Mae Tao pourra disparaître ».

Christopher Chriv

(papier écrit en marge d’un Grand Reportage effectué sur la Résistance en Birmanie – Prix François Chalais du Jeune Reporter 2009 – catégorie Presse écrite )


Chris

Journaliste indépendant

8 commentaires

celine · 10 décembre 2010 à 13 h 03 min

Superbe reportage. Il nous fait découvrir une réalité méconnue, à la fois universelle et si particulière à ce pays qu’est la Birmanie, ou comme on dit aujourd’hui, le Myanmar. J’y suis allée en 2005 et la situation était la meme. Les gens n’avaient accès à aucun soin et je me demandais souvent comment ils pouvaient faire.

C’est un très beau travail que font ces gens là … Et c’est un très bel article que tu as écrit la.

Badooli · 13 décembre 2010 à 16 h 48 min

woaaah … °admirative° j’attend avec impatience la suite de tes reportages 🙂 !

    Chris · 14 décembre 2010 à 12 h 57 min

    Un grand merci à vous deux ! Les prochains arrivent !

    Chris · 3 janvier 2011 à 11 h 33 min

    Ils viendront dès le 13 mai =)

Amdol · 18 mai 2011 à 17 h 40 min

Bravo pour cet article ! Et celui sur la résistance birmane, on peut le trouver sur internet ?

    Chris · 22 mai 2011 à 23 h 49 min

    Pas encore – mais bientôt, oui ! Quand je mettrai (enfin) mon site en ligne … Mais c’est un peu plus compliqué que prévu. Dur dur de tout faire tout seul !

Astrid au Mexique · 25 mai 2011 à 23 h 44 min

Excellent article, ça fait froid dans le dos …

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