portrait joueur argentine

Après le coup de mou, le coup de fouet.

Ma première visite aux équipes de Chacarita Juniors et de River Plate s’était soldé par davantage de questions existentielles que d’informations journalistiques. J’avais bel et bien parlé à quelques personnes, mais la visite avait essentiellement consisté en un repérage pour regarder, s’imprégner, observer l’atmosphère.

J’y suis retourné. Différents adversaires, différente ambiance, mais les mêmes joueurs et les mêmes acteurs étaient là. De mon côté, différente perspective et différents objectifs : j’avais tout un tas de questions préparées, inspirées par mes rencontres de la première fois, par des recherches et des lectures approfondies et surtout, neés d’une envie retrouvée. Je n’ai quasiment pas regardé les matchs : toute mon attention était portée sur le public et Comme une sorte de prédateur, je faisais les cents pas derrière-eux pour repérer mes proies.

J’aime les proies isolées. Les mères de familles ne sont pas souvent seules et de toute façon, sont bien trop occupées à s’époumoner hystériquement pour encourager leur bébé-fils. Par contre, pas mal d’hommes et d’ados observent le terrain isolément ; ils sont tout aussi hystériques, insultent copieusement l’arbitre et l’adversaire, se déchainent contre le grillage mais parlent très, très facilement à leurs voisins. « Putain mais quel con cet arbitre ! Y’a pas faute, fils de pute d’arbitre de merde! Hein pas vrai, boludo ??? » – et ça, c’est la phrase que m’a adressé Ernesto pour qu’on fasse connaissance. Je réponds :

– « Euh, ouais … Il l’a quand même taclé de derrière quoi … »
– « QUOI ? Tu crois vraiment que mon fils est VIOLENT ? »
– « Euuuh … Non non, c’est pas ce que je voulais dire mais … eeeh, vous êtes le père du numéro 3 ? C’est un super joueur ! »

Il s’apaise et rigole d’un gros rire gras et bon-vivant.

– « Tu as de bons yeux ! »

Ce n’est pas ce qu’il pensait il y a quelques secondes mais bon, je profite de l’ouverture pour porter l’estocade.

– « C’est parce que je suis journaliste et je fais un reportage sur le monde du football juvenil ! Je peux vous poser quelques questions? Vous avez l’air de bien vous y connaître ! »

Dire ça en souriant, avec de grands yeux innocents, plein d’entrain et d’enthousiasme : l’art et la manière de flatter son interlocuteur pour qu’il accepte de vous parler. Si vous êtes une jolie fille, les taux de réussite explosent les 100 %.

Et même si je ne suis pas une petite blonde menue aux yeux verts, ça marche ! Résumé de la conversation : son fils est le futur Maradonna, l’arbitre est une merde, les autres joueurs de l’équipe sont des merdes, il a toujours tout fait pour que son fils joue au foot depuis son plus jeune âge et c’est lui qui va permettre à la famille de monter les classes sociales. Ce mec est un cliché mais je m’efforce de ne porter aucun jugement : les réalités socio-économiques si particulières de l’Argentine, la place du football et tout le reste, voilà ce que je devrai m’efforcer d’expliquer à mes futurs lecteurs pour qu’eux-aussi ne jugent pas Ernesto, mais le comprennent.

Je retourne à la chasse – et à la fin des matchs, je pars discuter avec les entraineurs de chaque équipe. Mais surtout, je fais la connaissance d’un journaliste, Gabriel, spécialisé dans le monde du football juvenil (entre 11 et 20 ans). J’oriente la discussion sur les « agents de joueurs », ces hommes qui se présentent aux jeunes talents du monde du football pour les convaincre de signer un contrat avec eux pour qu’ils puissent s’occuper de leur carrière. C’est un marché très juteux, extrêmement lucratif – et Fabricio m’en avait déjà parlé. Plus Gabriel m’en parle, et plus je suis convaincu que la plupart d’entre-eux sont des connards qui ne font que profiter des gosses pour se remplir les poches. Opinion confirmée par Gabriel.

Comment approfondir ça ? Comment le prouver, mettre des exemples et des images sur ce côté pourri du football Argentin ? Chacarita a une pension qui héberge des jeunes joueurs venus des quatre coins du pays ; et je demande à Gabriel comment faire pour aller y passer quelques jours.

Et c’est comme ça que je fais la connaissance de Carlos… qui va me permettre de mettre un pied dans le monde des trafics d’enfants-joueurs.

[A suivre]


Chris

Journaliste indépendant

10 commentaires

Artn'sport · 27 juillet 2011 à 19 h 54 min

J’adore !
Vivement la suite avec « les trafics d’enfants-joueurs »

Martine Destination Terre · 28 juillet 2011 à 14 h 02 min

Ben voilà! Tu as trouvé un angle de reportage très intéressant! Déjà, la dernière phrase est accrocheuse: traffic d’enfants-joueurs… ça attise ma curiosité ça! Surtout que je n’aime pas ce sport et tu attises quand même mon intérêt!

J’ai hâte de connaître la suite!

à plus!

    Chris · 28 juillet 2011 à 23 h 34 min

    Oui, et pour le coup ça fait un peu « sensationnalisme » et gros mots accrocheurs mais puisque c’est réellement le cas …

Pierre · 28 juillet 2011 à 21 h 58 min

Ha ça envoie du lourd là!

Chris · 28 juillet 2011 à 23 h 35 min

Espérons juste que ce ne soit pas « trop » lourd 🙂

Piotr · 29 juillet 2011 à 11 h 11 min

Il s’annonce intéressant ton article 😀 Remonte la filière mais fais gaffe !

Oreille · 1 août 2011 à 8 h 46 min

Les parents de sportifs, en France, sont déjà parfois impressionnants de bêtise. A hurler, « mais vas-y explose-le », à insulter, et de temps en temps à encourager, alors que la gamin n’entendra rien, pris dans le jeu et dans la concentration (le brouhaha qui devient silencieux, on n’entend plus que sa propre respiration, les froissements de tissu, etc. exactement comme dans un film !). Alors si on rajoute l’aspect social, où le sport devient un moyen de s’en sortir, on obtient un sacré cocktail !

En tout cas joli récit et joli mise en bouche ! La suite, la suite !

    Chris · 1 août 2011 à 15 h 15 min

    Oui ! J’ai passé toutes mes années primaire-collège-lycée à faire du sport de compétition et ce genre de père ou mère n’étaient pas rares. Mais faut avouer que les milieux du foot sont particulièrement touchés par ce genre de phénomène – et en Argentine, ça devient littéralement une question de vie ou de mort … La suite mercredi !

NowMadNow · 22 août 2011 à 23 h 19 min

Tu y vas hein mister…?! Bonne chance pour tes recherches 🙂

NowMadNow

    Chris · 28 août 2011 à 12 h 25 min

    Merci Aline 🙂 – Ouip j’y suis allé, et maintenant je suis au Chili !

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