"Le Cri" - Edvard Munch

Cher petit Blog,

Je t’avais promis de ne jamais parler de moi. De ne jamais épancher mes états d’âme ou mes tracasseries personnelles, de ne jamais te transformer en indécent journal intime à jeter en pâture sur le cirque du net.

Aujourd’hui, je ferai une petite exception. Parce que je ne tiens plus, parce que j’ai besoin de parler, d’en parler à toi, à vous, à qui voudra bien entendre un cri lancé au hasard, à défaut de pouvoir le faire dans un « chez soi » qui, de toute manière, n’existe plus.

J’ai peur, mon cher petit Blog. J’ai peur et je tombe, j’ai peur et je défaillis, brinquebalant comme un bras cassé fracassé par la solitude. J’ai peur de me tromper, de me borner comme un âne obnubilé par la carotte de la gloire et de l’accomplissement personnel. J’ai peur d’y arriver, mais d’arriver seul, épuisé – avec un sourire inhumain sur la ligne d’arrivée. Le genre de sourire qui se sait figé, asséché, sans chaleur. Sans plaisir, juste un rire ou un sourire sarcastique ; le sourire de l’homme triste qui a certes atteint ses objectifs mais qui, plutôt que de se sentir entièrement accompli, se sent complètement vide. Comme si plus rien n’avait de sens.

Aujourd’hui, je me sens plus seul que jamais. Et pourtant, je suis vraiment bien entouré, par des personnes aimantes et formidables qui, toutes, nombreuses et chaleureuses, me soutiennent et me donnent des coups de pieds au cul et des accolades à chaque fois qu’il le faut.

Mais dans cinq mois, je vais m’exiler pour une Odyssée de sept années – comme un Ulysse sans Calypso ni compagnon marin, comme un Tintin sans Milou. Ouai’, je sais, je l’ai choisi – mais quand même. C’est dur.

  • Parce que j’ai peur de la solitude

Pendant mon voyage, il me sera interdit de m’attacher à qui que ce soit ; mais paradoxalement, un voyage sans attachements n’aurait aucun sens. A quoi bon partir, à quoi bon sillonner le monde si c’est pour n’avoir aucun endroit où revenir ensuite ? A quoi bon partir, si c’est pour ne faire aucune rencontre ? Mon voyage n’aura de sens que si je vis des rencontres suffisamment fortes pour me donner envie de repartir, un jour, dans cette cabane de la Pampa argentine où j’aurais mangé des couilles de cheval avec le gaucho qui m’aurait accueilli et que j’aurais envie de revoir. Envie de retrouver cette fille croisée dans la jungle thaïlandaise. Envie de revoir les beaux yeux d’un enfant Kazakh de six ans qui m’aura fait hurler de rire avec sa drôle de tronche.

Mais s’attacher à eux, c’est aussi avoir mal au cœur à chaque fois que je devrai les quitter. Revivre le sentiment de s’arracher à chaque fois, comme un supplice qui recommence et recommence encore sans fin. Comme une déchirure éternelle, une plaie qui s’étendrait sans rencontrer aucun obstacle ; et, à peine pansée, réouverte sur un autre pan du cœur.

Je le vis en ce moment même, puisque je dois me lacérer, puis me déchirer de la fille que j’aime pour arriver à partir. Et c’est dur. Très, dur. Alors, la perspective d’avoir à revivre ça de façon régulière ne m’enchante vraiment, mais alors vraiment pas.

Et peut-être qu’un jour, j’arriverai au bout du chemin ; accompli, mais seul. Sans personne avec qui partager mon bonheur, parce que j’aurais refusé qu’on me suive, parce que j’aurais refusé de m’arrêter et de suivre quelqu’une avec qui j’aurais pu être heureux.

« Happiness is only real when shared ».

  • Parce que j’ai peur d’échouer, d’arriver à 30 ans sans aucune perspective d’avenir.

J’ai beau crier sur tous les toits que je veux essayer d’inventer une nouvelle façon de faire du journalisme, je sais très bien que j’ai plus de chances d’échouer que de réussir. Echouer dans mon projet serait assez catastrophique : je reviendrais en France à 30 ans, avec une expérience de vie immense et génialissime, mais sans aucune perspective d’avenir ni de poste où me réinstaller. Aucune sécurité, aucune stabilité, aucun levier pour continuer dans ma lancée – les sept années auront été un doux rêve d’excitation et d’épuisement, mais ils auront eu un début et une fin. Comme une parenthèse de vie.

Il est possible que Mediareporter ne fasse pas de moi un journaliste. Il est possible que je n’arrive pas à devenir Grand Reporter. Que je ne me fasse repérer par personne. Que la qualité de mon travail soit trop médiocre pour arriver à intéresser qui que ce soit. Que je sois trop éloigné pour arriver à saisir les opportunités qu’on m’aurait proposé. Que personne ne s’intéresse au projet et que personne ne me propose le moindre travail. Que personne ne s’abonne, et qu’il s’avère impossible de continuer le voyage.

Alors, peut-être que je reviendrai seul, sans toit, sans travail, sans le sou et sans perspectives d’avenir. Mais je reviendrai entier, démultiplié par mes rencontres – et j’en deviendrai vivant.

Mais, mon cher petit Blog … sache que ce dont j’ai le plus peur, c’est de vivre dans les regrets.
Et c’est pour cette raison que, quoiqu’il arrive, je partirai.
La peur au ventre, mais la tête haute – sourire aux lèvres, et plumes dans mes plaies.


Chris

Journaliste indépendant

8 commentaires

fiergaillard · 14 décembre 2010 à 22 h 12 min

Pourquoi n’auriez vous pas le droit de vous attacher aux personnes croisées en voyage, je ne sais plus qui disait « l’avantage des voyages c’est que l’on croise les gens en horizontal et non en vertical »…alors je vous conseille le livre d’un « journaliste » et écrivain italien partie en Asie pendant plusieurs années Tiziano Terzani avec l’idée de croiser dans chaque pays visité le mage du lieu. Le livre est édité chez Maisonneuve et Larose et s’appelle « un devin m’a dit »‘ (de février 1997)…..passionnant….
Il vous permettra de conjurer ces angoisses (peut-être déjà la page blanche !!)

Tenez bonvotre voyage quelqu’en soit les retombée à votre retour ne peut-être qu’une formidable expérience !!! et puis le web vous écoutera……

    Chris · 28 décembre 2010 à 17 h 31 min

    Fiergaillard,

    Encore une fois, merci, merci pour le commentaire. J’ai cherché le livre que vous m’avez conseillé, que je ne connaissais pas – et que j’ai dévoré d’une traite. Passionnant, enivrant, comme une bonne tisane à la camomille les soirs d’insomnie. Je pensais ne pas avoir le droit de m’attacher aux personnes rencontrées pour ne pas avoir à souffrir de les quitter ; je pensais qu’il était en mon « devoir » de créer une sorte de barrière permanente entre eux et moi, parce qu’il m’a été souvent douloureux de quitter certaines rencontres de voyages passés. Mais avec le recul, et avec cette lecture, je réfléchis, je me dis que peut-être … Peut-être que cette douleur sera la meilleure gardienne de mon humanité.

emilie · 27 décembre 2010 à 7 h 31 min

Je pense qu’il serait surtout inquiétant que tu ne te poses aucune question, que tu ne sois pas inquiet du futur, de l’après. Mais tu sais, même dans nos petites vies banales, où nous ne prenons pas grand risque, on se demande des fois à 30 ans où on en sera, est-ce que l’on sera seulement quelque part?
Ce monde, quand on le regarde de très près, et à la fois très riche, et a un côté apocalyptique. On ne sait pas à quoi ressemblera l’avenir, j’ai même parfois du mal à imaginer qu’il y en aura un, et je doute qu’il puisse être florissant. Alors voir des gens comme toi, qui se permette de croire à leurs rêves, de se sentir vivants, c’est une preuve que l’humanité est là, en chacun d’entre nous.
Alors tu peux y aller, la peur au ventre, et ça je pense qu’on peut tous le comprendre; mais ne pense pas que ce sera un échec, car un périple aussi fort ne pourra qu’être positif… Après ce n’est que mon avis, peut-être que je me plante… Mais je m’efforce de voir de l’espoir en ton projet, parce que les personnes en mesure de me donner espoir en l’avenir sont peu nombreuses… Courage!

    Chris · 28 décembre 2010 à 17 h 44 min

    Emilie,

    Un bien grand merci pour ce commentaire … Ces derniers jours ont été assez moroses, et c’est peut-être ton commentaire qui m’a décidé à revenir sur ma lancée que j’ai trop vite quitté ! C’est vrai – après tout, avenir ou pas, quelle importance ? Pourvu qu’on ait de merveilleux souvenirs avec lesquels occuper son présent …

fabrice · 15 janvier 2011 à 17 h 21 min

C’est normal d’avoir peur, surtout que tu te fixes un sacre challenge, bravo!
Tu verras, tu ne le regretteras pas! Et on est jamais seul sur la route!
Et même si à 30 ans, tu « échoues », tu reviendrais riche de toute cette expérience , alors non tu n’aurais pas échoué! Et inquiètes, tu pourrais te réinsérer dans la société, moi j’ai 33 ans!

    Chris · 17 janvier 2011 à 13 h 11 min

    Merci Fabrice pour ton commentaire =) … C’est vrai qu’on est jamais seul sur la route mais ce dont j’avais le plus peur était un manque de stabilité. Mais je crois qu’avec mon projet, cette stabilité, je la trouverai grâce au net et grâce à mes abonnés ! En tout cas, j’aime beaucoup ton blog, et je pense que je vais souvent retourner y faire un tour ! J’ai vu que tu comptais partir en Amérique latine cette année, on s’y croisera peut-être 😉

Nicolas · 26 février 2011 à 21 h 29 min

Le simple fait de te remettre en question dès maintenant est une victoire.

Comme le dit Emilie même en restant sédentaire on ne sait pas où l’on en sera dans 10ans, et je pense que nous tous qui passons sur ton blog ne sommes pas le genre qui se satisfait d’un mariage/maison/chien/gamins couplé d’un métro/boulot/dodo, certains y arrivent et cela n’a rien de négatif je suppose, il y a pleins de moyens de trouver un sens à son existence…

De toute façon si tu arrives à voyager jusqu’à tes 30ans, à voir le monde aussi longtemps, ce qui est déjà un défi hors norme selon moi, tu auras développer des compétences et des qualités humaines qui te permettront assurément de trouver du travail (même si il ne t’intéresse pas dans un premier temps), tu t’installeras aussi peut-être à l’étranger pour x raisons (opportunité, amour…), comme tu dis il vaut mieux éviter de vivre dans le regret…

    Chris · 3 mars 2011 à 16 h 47 min

    Ah ça, je ne me fais (paradoxalement) pas trop de soucis pour ça !

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