partir en étant amoureux

Eté 2009.

C’est l’histoire d’un mec amoureux, le cul posé à Mandalay (Birmanie) mais la tête et les rêves échappés sur trois continents différents. Il pense à Paris, et à la dernière personne qu’il a vu, enlacée-embrassée juste avant de s’élancer fin Juin vers Bangkok. Il pense à l’Amérique du Sud et à la Bolivie, où elle s’est envolée quelques jours seulement après lui, le 1er Juillet 2009 ; et il pense à la Birmanie, à l’Asie, à son voyage journalistiquement fascinant au coeur de la résistance birmane mais … dénaturé; sans trop de saveurs, sans trop de bonheur sans elle.

C’est un mec amoureux qui cherche à vivre et courir les routes, et qui a décidé en Juin dernier d’abandonner ses études et son mémoire – pourtant quasi-terminé. Pour se consacrer pleinement au journalisme et à ses rêves, à ses ambitions, et ses révolutions. Il avait dans l’idée de faire ce reportage asiatique, revenir en France et courir après les piges comme on court après la chance, les chasser, les traquer, courir les routes et les histoires au long des chemins de France pour se former sur le tas et s’imposer dans les rédactions à la force du poignet.

Mais le mec est amoureux.
Et c’est bientôt l’anniversaire de la fille.
Et un mec amoureux qui cherche un cadeau d’anniversaire, c’est assez redoutable.

Quand ils se sont quittés, ils ne savaient pas s’ils allaient se revoir – rien n’était clair à part l’amour qu’ils pouvaient éprouver l’un pour l’autre. Aucune promesse, aucun engagement n’ont été faits, juste un « au revoir » – alors, il se disait qu’il fallait clarifier ça d’une jolie manière.

Durant les jours de Juillet 2009, il lui dit : « Je vais t’offrir le plus beau cadeau du monde ».
Elle est curieuse et cherche à savoir, mais lui ne fait que répéter : « Fais moi confiance ».

Elle insiste, harcèle et imagine tous les scénarios possibles mais il ne lâche rien – puisque rien n’est clair à part ce putain de sentiment et le fait qu’il est à un carrefour de sa vie, où quatre chemins différents forment sa croix: « reportage en Birmanie maintenant », « grand amour coincé en Bolivie pour un an », « piges en France l’année qui vient » et « école de journalisme pour deux ans dans un an ».

Il connaît la fille comme sa poche et sait très bien qu’elle ne désire qu’une seule chose : qu’il vienne la rejoindre.
Il se connaît et sait qu’il ne pourra jamais être heureux sans journalisme.
Passer le concours des écoles ? Ca fait quatorze ans qu’il y pense et veut y mettre un pied, mais il se dit que le journalisme qu’il a envie de pratiquer ne s’apprend pas.
Une phrase écrite par un autre Christopher lui revient souvent en tête : « le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé« .

Le 15 Juillet 2009, il prend un billet d’avion Paris-Buenos Aires pour le 7 décembre prochain – et en une demi-heure, il échafaude un plan machiavélique : aller kidnapper la fille en Bolivie pour Noël, la faire monter sur une moto et lui faire faire le tour du monde pendant au moins trois ans. Avec un caractère et des ambitions comme le sien, et des ressources et des habitudes comme les siennes, il sait pertinemment qu’ils ne pourront que vivre un truc incroyable et s’embarquer dans des histoires absolument folles. Elle est déjà une grande voyageuse qui trace les routes en solitaire depuis ses 16 ans et, elle, pourrait s’occuper d’un blog de voyage qu’il s’occuperait de monétiser. Lui, sûr de ses qualités, s’occuperait de raconter des histoires du monde et de les vendre à qui veut ; à la presse, ou directement aux lecteurs. Au pire, ils travailleront sur la route – ensemble.

Et puis le 1er Août arrive.
Il lui dit : « Je t’accorde un voeu et je ferai tout pour qu’il se réalise ».
Elle lui dit : « Je veux que tu viennes ».

Et le voilà deux ans plus tard – sans elle.

Il la quitte un mois avant le départ – toujours amoureux mais blessé mortellement. Il n’est pas du genre à pardonner et enterre définitivement leur histoire. Mais les plans, les ambitions et les envies restent ; comment tout abandonner ? Il a juré qu’il partirait en Amérique latine pour y inventer une nouvelle façon de faire du journalisme – et l’énergie des projets d’amours se transforment en projets professionnels.

Et le proverbe disait : « Vie professionnelle ou vie amoureuse, il faut choisir ».

***

Tout amour et tout sentiment sont aujourd’hui morts – il n’y a plus qu’une certaine forme de gratitude pour m’avoir « donné » l’idée de partir.
Deux ans après, en ayant connu d’autres amours et d’autres bonheurs, je ne sais pas dans quelle mesure je serai capable de partager ce rêve avec une autre sans l’exclure et sans lui faire « subir » la situation alors, Mediareporter est aussi devenu un quasi-voeu de célibat le jour du départ.

En attendant de trouver celle qui marchera à mes côtés plutôt que de me « suivre » ou me « subir ».


Chris

Journaliste indépendant

24 commentaires

fabrice · 1 août 2011 à 20 h 01 min

Jolie histoire joliment racontée!
C’est chouette, de cette histoire il te reste cela, c’est grand.

Pour ce qui est de l’amour en voyage, ou plutôt du voyage et de l’amour, c’est quelque chose qui est difficilement compatible…
Je connais bien le sujet:-)

Et pour moi, l’amour de l’ailleurs a toujours été plus fort que mes amours. Mon prochain départ pour l’Amérique Central n’est pas là pour démentir la chose..

Ton projet, plus extrême, s’accorde encore plus mal avec la chose forcément. Surtout avec une relation locale.

Après, tout est possible, tu peut rencontrer cette personne-partenaire…

Chris · 1 août 2011 à 21 h 24 min

Merci Fabrice ! Comment est-ce que tu vas gérer ton départ en Amérique Centrale ? Tu comptes revenir en Colombie ou bien … ? Je reste pourtant convaincu que, le jour où je tomberai sur LA fille, il y aura toujours un moyen d’accorder l’amour et les ambitions professionnelles. J’ai envie de te dire que ton cas est plus enviable puisque voyager peut se faire à deux – tout le monde ne peut pas écrire un reportage – maiiiis … C’est finalement pas comparable. Qu’est-ce qui empêcherait le fait que l’amour de l’ailleurs et toi formiez un couple à trois avec ta chérie ?

    fabrice · 10 août 2011 à 1 h 59 min

    Oui je reviens dans 4 mois, peut-être avant..
    Pas facile à gérer même si j’ai l’habitude. J’ai jamais été avec quelqu’un qui pouvait ou voulait me suivre…

    L’amour et le voyage, je pourrais en parler des heures:-)

    Ce qui empêcherait? Ben l’argent, le nerf de la guerre. Elle en a pas. Et payé tout c’est chaud. Même si je le pouvais vraiment, je suis pas sûr que cela soit une bonne idée. Je préfère dans le couple ne pas mélanger pour que cela soit plus claire.

Oreille · 2 août 2011 à 5 h 35 min

Il y a quand même trois cas qui pourraient rendre ambition et relation compatibles :

– Elle a un boulot similaire. C’est pas un hasard s’il y a beaucoup de congénitaux chez les acteurs, les intermittents, les journalistes. Quand tu as des horaires irréguliers, que tu bosses à droite à gauche, que tu dois partir d’un jour à l’autre à l’étranger, il faut que la personne qui partage ta vie puisse la comprendre. Si elle a des horaires de boulot, il y a de fortes chances pour qu’elle finisse par ne plus supporter les soirées à attendre, les week-ends seule, etc. Mais si son boulot lui impose les mêmes contraintes, alors ça peut être un atout : se voir tous les soirs sur skype et se retrouver tous les mois dans une ville différente.

– Elle rejoint ton projet. C’est encore mieux. Vous écrivez à 4 mains, vous confrontez vos points de vue, elle filme quand tu mènes une interview, ou l’inverse, vous apportez chacun un regard extérieur sur le boulot de l’autre. Bref, elle est aussi impliquée que toi dans le projet et vous en vivez à deux. Il faudra de temps en temps allez faire un reportage sans l’autre, comme une soupape, mais ça ne peut être que bénéfique.

– Dernière solution, la plus simple : son boulot permet le télétravail. Du coup, il faudra cibler les webdesigneuses, graphistes, et toutes les professions qui permettent de bosser depuis un hôtel à l’étranger ! Tu as intérêt à demander son boulot à une fille avant son numéro de téléphone !

    Chris · 3 août 2011 à 19 h 12 min

    Hahaha, comment ce post s’est-il transformé en « Comment trouver une petite amie pour Chris » ?? Mais tu as tout à fait raison sur les trois points ; et personnellement, n’importe laquelle de ces trois solutions me ferait bondir de joie. Si, en plus, elle pouvait être petite, blonde, menue, avec des yeux verts et quelques tâches de rousseurs, je plonge direct !

    Plus sérieusement, j’ai longtemps pensé que la solution n°2 serait la meilleure maiiis … Avec le temps, je me dis que c’est la pire – je suis le genre de mec qui a besoin de ses soupapes de liberté et de solitude et puis, le problème d’avoir une fille qui rejoint mon projet, c’est que les conflits d’intérêts risquent d’éclater très fréquemment. Sans compter qu’elle devrait sacrifier pas mal de choses pour me « suivre » … La meilleure solution serait la numéro 3, c’est d’ailleurs pourquoi je scrute toutes les filles esseulées et connectées dans les cafés-wifi 😀 !

    (mais y’en a vraiment pas beaucoup !)

      Bruno · 4 août 2011 à 19 h 12 min

      Fort sympathique l’article. Pas mieux qu’Oreille pour te trouver une fille.

      Pour la solution 2, est ce que ça serait vraiment un problème ? Ne serait il pas intéressant d’avoir quelqu’un pour confronter tes points de vue, évaluer tes idées et probablement t’en donner des nouvelles 🙂

      Bon on sait tous qu’au final tu ne choisiras pas 1,2 ou 3 et que ça sera purement du hasard !

      Bye !

      fabrice · 10 août 2011 à 2 h 03 min

      Pour la solution 2, c’est pas évident que l’autre rejoigne à fond un projet qui est pas le sien.
      Le numéro 3 est plus accessible. Cela dit, des filles digitales nomades, ca court pas les rues, encore moins que les mecs:-)
      Et tout cela, cela exclut les locales c’est claire.

      Bon, t’inquiètes, en 7 ans, je suis quasi sûr que tu rencontreras une filles sur la même longueur d’onde, on parie?:-)

Piotr · 2 août 2011 à 19 h 56 min

7 ans de voyage au minimum pour se réinventer sans amour pour soi, pour ses mots, pour ses lecteurs, pour les rencontres, est-ce possible ? Une certaine forme d’amour, un amour certain a survécu, transposé, sublimé dans un rêve de gosse devenu réalité par son vœu et la force de ta volonté.

Il y a des rêves d’enfant qui sont plus forts que tout… je te comprends, j’ai choisi la même voie… mais j’ai la chance de pouvoir le faire à deux !

    Chris · 3 août 2011 à 19 h 16 min

    Le fait que tu puisses faire les deux n’a rien de chanceux, bien au contraire ! Et je trouve ça assez admirable :).

    Ce que tu as dis en premier, eh bien, c’est tout à fait ça. C’est pour cette raison que me construire une communauté solide, des rencontres, des amis, des soutiens sur le très long terme est très important pour moi.

Fab · 3 août 2011 à 11 h 59 min

Ca semble être un super projet je vais te suivre de près !
On a tous plus ou moins fais de choses folles par amour, ou après une rupture, j’ai moi même tout claqué pour partir en australie il y a quelques années après une rupture assez rude, et depuis je n’ai pas arrêté de voyager 😉

    Chris · 16 août 2011 à 21 h 00 min

    Merci Fab ! Ouai’, y’a toujours une histoire de nana derrière les voyageurs … 🙂

Martine Destination Terre · 6 août 2011 à 10 h 30 min

Ouf… l’amour peut devenir soit une barrière, soit une rampe de lancement à un projet de vie. Je suis extrêmement chanceuse d,avoir rencontré quelqu’un qui partage les mêmes rêves, les mêmes envies, le même besoin de liberté et de se réinventer.

Je crois que c’est certainement plus simple de rencontre la personne avant le départ et de partir à deux, les attentes sont les mêmes. Rencontrer la personne sur la route peut mener à toutes sortes de batailles intérieures et ensuite, on peut devenir amer, on peut avoir des regrets si on dévie de notre route par amour, etc…

Mais d’un autre côté, j’imagine qu’un nouveau projet peut naître d’une histoire d’amour sur la route. Il peut se bonifier, se préciser, s’enrichir de la vision de l’autre.

C’est pas facile… Une belle histoire, un peu triste mais qui traduit bien ce sentiment de déchirement qu’on peut vivre lors d’un départ et le fait que dans la vie, il faut avoir de la résilience.

Hicham · 7 août 2011 à 13 h 38 min

Salut Chris. Peut être est ce que tu ne te souviens pas de moi, mais je me souviens bien de toi. Je tombe sur cet article complètement par hasard alors que je prend enfin le temps d’aller jeter un coup d’oeil sur les sites intéressants que l’on me recommande mais que je n’ai pas eu le temps de lire ces derniers mois. Je pense avoir reconnu la fille dont tu parles et c’est d’ailleurs elle qui m’a recommandé la lecture de tes articles. J’ai moi aussi attrapé le virus du voyage et après un mois de road trip en Europe de l’Est, je pense que je vais continuer à voyager au travers de la lecture de ces articles.

Bon voyage

PS : si tu passes (ou repasses) au Danemark, je peux t’y accueillir.

    Chris · 16 août 2011 à 21 h 03 min

    Hola Hicham,

    Si si, je me souviens très bien de toi et ça me fait très plaisir de te savoir de passage ici. Ahem, par contre, je ne pensais pas que notre amie commune lirait un jour cet article mais je pense qu’elle savait déjà tout ça :). Content de savoir que tu as attrapé ce virus, ça t’es venu comment finalement ? Je ne passerai au Danemark que dans … 7 ans, mais si tu y es toujours, ce serait avec grand plaisir.

    A bientôt !

      Hicham · 22 août 2011 à 5 h 34 min

      Je suis parti il y a 2 ans aux Sziget festival à Budapest, puis il y a 1 an j’ai fait un petit road trip de 2 semaines pour retourner au Sziget et je suis venu a Danemark en septembre dernier pour faire un semestre de cours en Erasmus dans une ville massivement internationale. J’y ai rencontré plein de monde du monde entier et j’ai tellement adoré cette atmosphère internationale que j’ai décider de prolonger par un stage de fin d’étude de 6 mois puis finalement par une thèse. Donc je devrai être dans le coin pour au moins 3 ou 4 ans avec un semestre ou plus dans un pays ou on parle espagnol si possible et pas mal de déplacement partout dans le monde pour des conférences et aussi des balades pour aller visiter le monde. Cette année Erasmus m’a vraiment donné l’envie de voyager. J’ai rencontré des gens de partout et donc j’ai pu faire un road trip de 1 mois en Europe de l’Est cet été en skouatant chez les potes que je connaissais et qui m’ont gentillement invité.

      Bon dans 7 ans, je ne sais pas encore où je serai, mais je pense que je ne serai pas encore rentré en France, donc peut être tjrs au Danemark ou ailleurs.

benjieming · 9 août 2011 à 23 h 02 min

C’est un peu un voeu de chasteté que tu as fait là en fait, d’ailleurs il y a un côté mystique dans ta quête, un peu comme celle de ceux qui recherchent à être plus proche de ce qu’ils pensent qu’il y a dans le ciel…
Non, je déconne, moi je suis pour la solution numéro 4, ou la numéro 5 :

4) Tu te contentera d’amours de passage, de couchsurfeuses du coeur et de d’instants volés mais d’autant plus beaux, et c’est bien comme ça aussi après tout, non?

5) Ton voyage sera interrompu par une gonzesse qui va réussir à te stopper et à te faire prendre racines.

    Chris · 16 août 2011 à 21 h 06 min

    C’est marrant comme le couchsurfing se transforme souvent en brèves amourettes… J’ai un peu l’impression que ça se transforme souvent en Meetic pour voyageur. Pour le meilleur et pour le pire.

      benjieming · 21 août 2011 à 13 h 05 min

      Bof, ca va pas « se transformer en » : ça l’est déjà, d’une certaine manière, et sans que ça en détruise l’essence, du moins je pense.

Mélissa · 14 août 2011 à 12 h 23 min

Eh bien me voilà ici par les bons soins de Martine et d’Yves!

J’ajouterai que cette solitude du voyageur, ça ne concerne pas seulement les amours… mais aussi l’amitié.
Bien peu nombreux sont les amis qui voudraient ou qui pourraient me suivre. Et je ne suis même pas une voyageuse au long cours! Et il faut également accepter de ses séparer d’amis qu’on rencontre sur la route et d’expérience, dans pas mal de cas, des liens très forts se créent en très peu de temps, comme si les deux parties savaient qu’elles sont à court de temps.

Il ne faut pas avoir peur de se retrouver seul(e) avec soi-même.

NowMadNow · 22 août 2011 à 23 h 18 min

Il m’a foutu une boule au ventre cet article.

Love is a wave 🙂

NowMadNow

Ye Lili · 11 septembre 2011 à 16 h 55 min

+ 1 avec NowMadNow…

Un jour peut-être j’aurai aussi le courage de raconter comment un grand amour a guidé certains de mes choix, pour finalement les assumer seule, tout comme toi…

Khansher · 27 septembre 2011 à 19 h 45 min

Chris a dit : « y’a toujours une histoire de nana derrière les voyageurs ».
Il m’est arrivé une histoire similaire, puis je suis resté habiter en Jamaïque.

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