football chacarita river image photo

Le mot football commence à me sortir par les trous d’nez.

Il y a trois semaines, Cristian m’a mis en contact avec Fabricio, un père de famille dont le gosse joue dans l’une des meilleures équipes « moins de 17 ans » du pays. C’était une interview très intéressante, où l’on parlait notamment de pères de famille complètement obsédés par l’avenir footballistique de leur progéniture au détriment de leurs études (ils n’hésitent pas à pousser le gamin à abandonner l’école) ou de leur avenir tout court (ils misent tout sur le foot sans aucune vision alternative de l’avenir). Et l’angle de mon reportage a peu à peu évolué au fil de la discussion : plus nous parlions du gosse de Fabricio et de ses camarades de « jeu », plus je devenais convaincu que la véritable histoire à raconter n’était pas la Copa America, mais ce que la Copa America représentait pour ces milliers de gamins ; et pour les adultes qui sont derrière eux.

Alors, Fabricio m’a invité à voir un match de son fils – et j’y suis allé (photo), avec 3h de transports en commun à la clé pour me rendre en banlieue. Là-bas, j’ai pu voir l’impressionnant niveau des trois catégories cadet (moins de 15, moins de 16 et moins de 17 ans) avec trois superbes matchs des divisions infantiles de Chacarita Juniors (l’équipe du fils à Fabricio) contre River Plate (l’équipe la plus prestigieuse / célèbre / réputée d’Argentine avec Boca Juniors).

Un choix s’imposait : aller parler aux mecs de Chacarita ou aux mecs de River ? J’ai fait le choix de privilégier la « petite » structure pour être plus proche de la réalité que vit la plupart des aspirants footeux. Bavardages avec des entraineurs, des journalistes, des pères de famille, des passants et d’anciens jeunes joueurs ; pour finir par me faire inviter dans la pension de Chacarita, là où vivent 24h/24 les jeunes aspirants du ballon rond.

Pas mal d’informations sont tombées : les pères de familles préfèrent privilégier le futur économique de la famille plutôt que le futur tout court de leur progéniture, les agents de joueurs développent des business en or en recrutant les jeunes joueurs dès l’âge de 13 ans, et pour les clubs, c’est un combat de tous les instants pour faire rentrer dans le crâne des jeunes que le plus important n’est pas le foot, mais la vie qu’ils auront après leur adolescence.

C’est à mes yeux intéressant ; et de nombreuses pistes d’enquête pourraient être développées maiiiis … j’ai la sensation que ça n’intéressera pas grand monde ; et qu’on me sortira que « ça se passe aussi en France », que « c’est une réalité déjà connue » et que « des papiers sont déjà sortis sur le sujet ».

Et donc un dilemne: moi, je ne savais rien de tout ça, de toute cette réalité – et c’est avec des yeux fascinés que je la découvre et que j’ai envie de la partager … tout en sachant que personne ne m’achètera le sujet. Alors, quoi faire ? J’ai décidé de continuer quand même, et d’aller jusqu’au bout de ce que je pourrai terminer.

***

Mais la vérité, c’est que j’ai énormément de mal avec mes reportages. J’ai trop attendu pour aller sur le terrain, j’ai passé trop de temps dans les livres, les rapports et les sites web pour accumuler trop d’informations qui, aujourd’hui, me noient plus qu’elles ne m’aident.

Mon sujet sur le football argentin part dans tous les sens, et je repousse sans cesse le moment d’écrire mes premiers articles journalistiques et d’ouvrir le site http://www.mediareporter.fr.

Parce qu’à côté de cette immersion dans le monde de Chacarita, j’avais déjà mis un pied dans le monde de Vélez (le champion de cette année) et de ses fans. Encore à côté, j’ai pris contact avec des agents de joueurs en passant par la communauté française expatriée à Buenos Aires, et rencontrée grâce à la blogosphère et les réseaux de solidarité. J’ai eu accès à la liste de tous les agents de joueurs homologués par l’AFA – et il ne reste plus qu’à leur envoyer un mail pour des demandes d’interviews.

Autre vérité : j’ai beaucoup d’informations, mais rien qui casse la baraque, rien de « sensationnel » et d’accrocheur du style : « il y a des petits Argentins qui se font exploités par de méchants grands loups européens et même qu’on abuse d’eux dans tous les sens ». Les lecteurs et le public se plaignent souvent (et à raison) du sensationnalisme qui gagne les média – mais ceux qui dénoncent ces travers sont également les premiers à ne pas acheter de magazine / à ne pas lire les reportages qui ne « sautent pas aux yeux ».

Tant pis.
Tant mieux.

A venir sur Mediareporter.fr :
1) Le récit du parcours de l’Argentine pendant la Copa America 2011 (= pourquoi le football est-il aussi important ici ?)
2) Le monde des supporters : « Le football, un fait social total ».
3) L’interview de Fabricio : « le principal danger pour un jeune joueur de football argentin, ce sont ses propres parents ».
4) L’univers des escualitas : comment forme t-on un jeune joueur en Argentine ?
5) Les pensions
6) Portrait d’un jeune espoir du football argentin
7) Les agents
8) Les réseaux de recrutement étrangers
9) Portrait d’un ancien joueur lambda
10) Les rêves brisés

Plutôt que de faire un feuilleton je vais, dans un premier temps, publier ces reportages les uns à la suite des autres pour qu’ils se parlent entre eux par simple confrontation. A côté d’eux, d’autres reportages, sur des sujets complètement différents, verront le jour : on parlera notamment de prostitution, de Tango et d’écologie. Ca permettra aux lecteurs et au journaliste de respirer et de voir autre chose que des ballons ronds. Ah ouais, je commence même à rêver de football pendant la nuit – signe qu’il est temps de passer à autre chose.

Et puis, une fois tout ça bouclé, je pourrai enfin m’en aller au Chili m’acheter ma putain de moto.

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Chris

Journaliste indépendant

15 commentaires

Martine Destination Terre · 20 juillet 2011 à 9 h 09 min

Hé Oh!! Qu’est-ce qui se passe? Je sens un peu de découragement là, non? Bon écoute, je suis pas spécialiste en la matière, mais presque 😉 En fait, j’ai une formation journalistique (je l’ai jamais dit je pense?), en journalisme écrit, en communication et en relations publiques. Et je vais te dire une chose qu’un de mes profs m’avait dit: même si tu penses écrire pour les lecteurs, tu écris avant tout pour toi-même. Si le sujet ne te branche pas, laisse tomber car ça paraîtra dans le texte et tu vas perdre les lecteurs.

Le foot, t’en a marre? T’es vraiment obligé d’écrire là-dessus, juste parce que ça fait partie de la culture, du quotidien? Bah, il y a certainement autre chose qui t’a totalement branché depuis ton arrivée, quoi alors? C’est là-dessus que tu dois écrire, c’est ce que tu dois montrer et faire vivre à tes lecteurs. Du « senti ». Au pire, peut-être qu’ailleurs, le foot trouvera sa signification, mais si ce n’est pas le cas ici, fonce et va voir ailleurs!
Le journalisme de reportage sur le terrain a ceci de magnifique: c’est toi qui décide de la ligne éditoriale que tu donnes à chaque article, à chaque mot.
Tu veux changer le visage du reportage de terrain, du « grand reportage »? Alors ne te cantonnes pas aux sujets évidents, ni aux sujets que tu crois intéressant pour les lecteurs; va vers les sujets qui te parlent à toi.
Automatiquement, on le sentira dans les lignes et ils nous plairont à nous.
Tu seras justement différent des autres reporters de terrain et c’est ce qui fera que tu gagneras ton pari de changer ce métier.
Ne lâche pas!
à plus!

    Chris · 20 juillet 2011 à 13 h 08 min

    Merci Martine :). Ce n’est pas vraiment du découragement, mais plutôt une sorte de lassitude lorsque je compare les efforts déployés et le nombre de lecteurs que j’aurai. Le sujet me branche, me passionne et j’ai envie de le continuer, et je le continuerai ! Je n’en ai pas marre du foot, mais j’aimerais pouvoir voir autre chose, d’autres villes, partir et simplement voyager – je ne sais pas si je suis clair ; le problème est moins le foot que mes envies d’évasion.

    Le premier reportage que je ferai va être looooong, beaucoup trop long pour être lu par la plupart des internautes qui préfèrent les contenus légers et facilement digérables, mais qu’importe. Comme tu dis, je décide de tout et j’essaierai au max’ de faire transmettre la passion, la folie, l’énergie que me donne le foot argentin dans mon prochain papier – mais dans tous les cas, merci pour ton précieux soutien !

Piotr · 20 juillet 2011 à 9 h 15 min

Dure choix que ton travail de journalisme. Mais ce que tout le monde « sait » tout le monde ne s’en souvient pas. L’information a besoin de rappels, de réactualisation, de comparaison entre hier et aujourd’hui, du ton du journalisme qui s’emploie a partager l’info.

Bref, ton job en somme. Le sensationnel n’a pas à être la vision unique et limitante qui doit te guide. Laisse-toi guide par ton instinct et fait ce qui te plait et pourrait nous plaire.

Le meilleure angle sera toujours le tiens… si cela te passionne, cela nous passionnera aussi.

    Chris · 20 juillet 2011 à 13 h 12 min

    Parfois, je me dis que si j’avais décidé de n’être qu’un journaliste-voyage et me concentrer là-dessus (à la manière de Marie-Ange), tout aurait été tellement plus « simple » ! Mais comme tu dis, il y a un instinct qu’il faut suivre et … tant pis pour le reste.

      Piotr · 22 juillet 2011 à 5 h 21 min

      Si on sent l’ennui dans ce que tu ecris, cela se verra tout de suite donc fais-toi plaisir et les lecteurs apprecieront !

Artn'sport · 20 juillet 2011 à 15 h 12 min

Ne lâche rien Chris, de toute façon, si tu as besoin une infos footballistique en Argentine, tu sais à qui demander.
Après, tous les pays ont une culture différent. En Argentine, le football passe avant l’école.
Après, si tu as des fois un moment de fatigue à parler un sujet, essaye de te reposer et d’écrire sur un autre thème.
Ne lâche rien !

    Chris · 24 juillet 2011 à 16 h 40 min

    Merci :). Ne t’inquiète pas, je ne lâcherai rien et j’irai jusqu’au bout, surtout que je viens de découvrir des informations … très intéressantes. Ah oui, faut que je t’envois un mail !

benjieming · 22 juillet 2011 à 3 h 44 min

‘Faut dire qu’avec le foot tu n’a pas choisi un sujet des plus passionnants à priori, pour ton lectorat qui j’imagine s’intéresse globalement plus à des sujets sociaux, ecolo, poétiques, déliriffiques… Pour un premier reportage, tu t’es fixé la barre haute : perso j’aurais plutot fait le choix de choisir un thème un peu « bateau » pour pouvoir me roder. Mais bon, ce que je me suis dit lorsque tu l’a annoncé c’est que de toutes façons tu as déjà foutu la barre haute avec ce projet, alors, autant le faire à fond!

Après je comprend que tu te noies dans tant d’infos… Il va te falloir du courage pour tout remettre en ordre, classifier, hiérarchiser et tout le tralala, mais je suis sur que ça va le faire, et que tu trouvera un moyen de nous démontrer pourquoi çà te passionne, et donc de nous passionner!

Après tout, c’est bien sur ça que repose ton projet as far as i get it : fidéliser des lecteurs qui veulent autre chose que des dépêches AFP bâtonnées par des stagiaires et des précaires du monde.fr.

Donc, les rédactions qui te disent que ce n’est pas intéressant (c’est toi qui le dit, d’ailleurs, pas elles), bah tu les emmerde et tu pousse ton truc à fond!

Et que le grand cric me croque, je me suis pas encore abonné! Envoie moi un RIB par mail stp!

ben

    benjieming · 22 juillet 2011 à 3 h 47 min

    Et u fait, c’est qui Marie-Ange?

      Piotr · 22 juillet 2011 à 5 h 18 min

      Marie-Ange Ostre du blog UnMondeAilleurs 😉

      Chris · 24 juillet 2011 à 16 h 45 min

      Ben finalement, après ce petit moment de faiblesse, j’ai passé pas mal de temps sur le terrain auprès des jeunes en centre de formation eeeet … j’y ai pêché des informations très, très, très, très intéressantes qui me font penser qu’en fait, mon reportage va envoyer du pâté comme dirait l’autre ;).

      Mon problème, c’est que je suis incapable de faire des trucs « bateaux ». Ca me faciliterait pas mal la vie, mais je cherche toujours à aller plus loin, à complexifier, à creuser, même lorsque ce n’est pas la peine. Ca a été un gros problème pendant mes stages dans les rédac’ (va justifier la « complexification » d’une brève ou d’un filet) et ça me casse la tête pour le choix de mes reportages…

      Mais finalement, avec ce que j’ai découvert, je me dis que c’est la bonne solution. Je t’envois un mail pour t’en dire plus !

Camille · 23 juillet 2011 à 16 h 54 min

Allez allez, on se décourage pas !

Pas besoin de sensationnel, ou de trash, ou je ne sais quoi, j’ai l’impression que le foot, c’est un sujet plutôt accrocheur, qui marchera. Fais confiance à tes lecteurs. Ce qu’ils réclament : des photos, vidéos, sons, de la vie, des couleurs, de la passion.

A mon avis, tu fais tout aussi bien de ne pas te concentrer sur la Copa America. Utilise le prétexte de la coupe pour nous parler de foot, en Argentine, sous toutes ses facettes.

Si tu as peur de la longueur, n’hésite pas à fidéliser tes lecteurs en créant des feuilletons, des séries, ça marchera.

Courage !

Chris · 24 juillet 2011 à 16 h 52 min

Merci Camille 🙂 !

C’est ce que je pense faire finalement : utiliser le prétexte de la Copa America pour parler du football en Argentine sous toutes ses facettes, et surtout les moins jolies. Par contre, je pense que je vais n’écrire qu’un très, très long reportage écrit + photo sur plusieurs pages, un peu à la manière du New York Times. Pour me simplifier un peu la tâche pour ce premier sujet, et tout en gardant en tête l’idée du multimédia pour les prochains.

Des feuilletons ou des séries, j’y pense, j’y pense ! Mais reste encore à trouver la bonne formule, le bon format … Compliqué compliqué – ça va faire deux ans que j’y réfléchi, je n’ai toujours pas trouvé ce qui serait le plus pertinent.

Quant au sensationnalisme … Eh beh, je ne m’y attendais pas mais finalement, en creusant le terrain, j’ai fini par déterrer une info qui va envoyer du pâté. Reste à la recouper, la vérifier et la préciser …

Le Blog du Voyage — Premières rencontres, premiers amis, premiers pas du Reporter (#7) · 19 juillet 2011 à 21 h 38 min

[…] Le mot « football » commence à me sortir par les trous d’nez (#8) juillet 19, 2011 at 17:51 […]

Le Blog du Voyage — Le reportage va prendre un tour inattendu … (#9) · 27 juillet 2011 à 14 h 53 min

[…] Le mot « football » commence à me sortir par les trous d’nez (#8) juillet 19, 2011 at 17:51 […]

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