buenos aires arrivee voyage carnet de route

par Gustavo Brazzalle (Flickr)

Si Paris et New York avaient pu faire l’amour, ils auraient enfanté Buenos Aires.

La « petite Paris » de l’Amérique latine aurait eu le romantisme et la beauté de sa mère; un charme fait d’allées pavées et de grands arbres tortueux et frisés, joliment emmêlés dans leurs branches et leurs feuillages européens. De son Papa Pomme, elle aurait eu les grands bras et les très longues avenues ainsi que ses vies animées, son rythme effréné et les buildings, et les devantures éclatantes et showbiz qui fulminent leurs néons dans la face des passants.

La ville parfaite pour commencer mon voyage – un joli pont d’entre-deux mondes, qui permet le déracinement tout en douceur.

Putain.
Sept ans.

J’ai commencé à partir grâce à Buenos Aires mais c’est l’âme solitaire que j’ai voulu vivre les premiers jours de mon voyage. Comme des envies de repos, comme une période transitoire, nécessaire, comme une antichambre entre l’excitation du départ et l’énergie du fil des rencontres incessantes que je m’apprête à tisser. J’avais envie d’être un peu seul après avoir été autant entouré, supporté – seul, pour faire le vide et se concentrer.

Et je marche, des heures et des heures sur mon joli pont d’entre-deux mondes, tout le long d’immenses avenues qui font parfois 7000 numéros de long. Et je vois les petits Argentins avec leur uniforme scolaire, parfois bleu marine et blanc, parfois rouge et vert, des fois blanc tout court, qui impriment de jolies couleurs de vies sur les trottoirs où ils passent. Des couleurs, il y en a aussi grâce aux colectivos1 – chaque ligne est exploitée par une compagnie différente (180 au total) et chacune d’entre elle a ses propres couleurs, son propre « maillot ». Comme s’il ne s’agissait pas de transport public, mais d’écuries automobiles; et les chauffeurs prennent un malin plaisir à faire la course entre eux pour savoir qui arrivera le premier à son arrêt de bus.

Les couleurs des colectivos dessinent la ville et la rythment, au son des klaxons et des appels de phare. A ce jeu, participent également les taxis – tous peints de la même couleur, noirs et jaunes comme des abeilles, un peu comme à New York.

Et dans les nombreux kiosques des coins d’avenue, beaucoup de magazines et très peu de journaux – car, plutôt que d’acheter la presse, on préfère aller la lire dans les cafés où les éditions du jour sont laissées en libre lecture. Et ces cafés de Buenos Aires, je les aime et je les hante – pour y travailler, pour y respirer l’air argentin dans un cadre familier. Qu’ils soient de grand luxe ou plus populaire, il y a toujours une télé et toujours un match de foot à voir sur l’écran. Les comptoirs ne désemplissent pas ; et il y a toujours un p’ti vieux pour réchauffer la salle.

Courbés, joyeux, bavards, chauves ou rabougris, souvent lents mais plein d’entrains et toujours très soignés, les (très) nombreux p’ti vieux de Buenos Aires ont l’air en paix – et bienheureux. Ils nous parlent très facilement; au supermarché, pour nous conseiller une façon de cuire un steak; ou dans l’ascenseur, pour nous raconter leur malheur du jour. J’adore les p’ti vieux de Buenos Aires, aux antipodes des nôtres qui respirent la solitude et la fragilité.

Retour dans la rue.

Des medialunas2, des pizzas, des empanadas3 et des pâtisseries se font gober à chaque pâté d’immeubles.

Parfois, on croise aussi des saucissons dans la ville. On se balade, ou tourne la tête et pouf, des dizaines et des dizaines de saucissons argentins qui pendouillent et qui dansent en se cognant les uns les autres sur l’étalage des vitrines. Même si leur odeur est âcre et quelque peu nauséabonde, je ne peux pas m’empêcher de sourire à chaque fois que j’en vois. Des saucissons. J’adore.

Par Leandro Martinez (Flickr)

Le mois de mai, c’est ici la fin de l’automne argentin – il fait souvent beau mais, dès que les premières gouttes de pluie tombent sur Buenos Aires, tout le monde perd son sourire et sa nonchalance. La ville n’est pas faite pour la pluie ; contrairement à une Paris si belle dans la mélancolie. Les murs gris servent ici d’amplificateurs à la tristesse ambiante et les cartoneros4 (qui fouillent les poubelles à la recherche de carton pour ensuite les revendre) continuent leur labeur, ou mendient lorsqu’il n’y a plus de carton. S’ils passent relativement « inaperçus » les jours de soleil, c’est comme si la pluie braquait un projecteur sur eux et leur triste sort.

A Buenos Aires, les gens ont un énorme besoin d’appartenance, comme si la ville entière était en proie à une solitude constante. On a son club de foot favori, son bar, son quartier, sa ville natale, son origine, son école, et n’importe quel champion sportif argentin (Del Potro, Messi, Ginobili) est supporté, soutenu, encouragé avec une ferveur populaire sans bornes. Les églises ne sont jamais vides – et donnent l’impression de ne pas être fréquentées pour la spiritualité qu’elles offrent, mais pour la communauté à laquelle elles permettent d’appartenir. J’ai d’ailleurs le sentiment que Marie (en tant que figure maternelle) et Jésus (en tant que figure fraternelle) ont plus d’importance pour les Argentins que … dieu lui-même. En tout cas dans leur quotidien.

***

Finalement, se balader à Buenos Aires, c’est mélanger un sentiment de familiarité constant à un déracinement permanent, qui surgit dès que l’on cherche à faire une comparaison. Mais il ne faut jamais chercher à comparer lorsqu’on voyage : c’est le meilleur moyen de ne jamais décoller son cul de chez-soi.

D’ailleurs, je hais les descriptions – et j’en ai marre de me reposer.

Alors, plutôt que de prendre ces deux semaines de vacances et de repos intensifs comme prévu, j’envois des mails à 26 couchsurfeurs, je contacte une douzaine d’amis d’amis, et trois profs d’université pour décrocher des rendez-vous et des interviews avec eux : je voyage seul, mais je hais la solitude.

Page suivante du carnet

Page précédente

Notes :

Un pesos argentin ($) = 5,90 €

1 Bus collectif

2 Une sorte de croissant.

3 Une sorte de brioche fourrée.

4 Voir ici sur Wikipédia.


Chris

Journaliste indépendant

17 commentaires

Aleksandr · 25 mai 2011 à 21 h 06 min

Une nouvelle fois, lecture très agréable. Bonne continuation!

Oreille · 25 mai 2011 à 21 h 27 min

Et quand est-ce que tu remplaces les iconos flickr par tes propres images ? 🙂 Elles sont jolies et accompagnent très bien ton tout aussi joli texte, mais j’aimerais beaucoup voir Buenos Aires à travers ton objectif !

Estelle · 25 mai 2011 à 22 h 03 min

Franchement, partir 7 ans dans un énorme voyage, ça semble presque irréel…

Estelle · 25 mai 2011 à 22 h 05 min

En tout cas, j’espère que tu as bien commencé ton périple ?

Emiylie · 25 mai 2011 à 22 h 16 min

Yep, même remarque sur les images, hâte de voir les tiennes !
Et en effet, une lecture fort agréable 🙂

Bonne reprise d’activité l’ami !
(je suis tout à fait d’accord avec toi (non non, pas de second degré) : ne rien faire, c’est fatiguant !)

la bise !

Bruno · 26 mai 2011 à 15 h 42 min

Pas mieux pour les images ! On tient à voir ta production maintenant 🙂

Chris · 27 mai 2011 à 2 h 26 min

Ah ! Les scélérats ! Je savais que vous alliez me sortir cette remarque, je SAVAIS ! En fait, j’ai un énorme problème avec le début de mes voyages : je mets vingt ans avant d’arriver à sortir l’appareil. J’ai une façon assez particulière de prendre des photos (je pense que ça finira par se voir dans les jours à venir) : je ne cherche pas à capturer fidèlement ce que j’ai en face de moi. Lorsque je voyage, je me balade sans appareil et je me sers de mon corps entier comme d’un capteur ; et lorsque j’ai envie de sauvegarder / partager / transmettre ce que je vis, je ferme les yeux, et je réfléchis à la façon dont je pourrais peindre ça en lumière, en photo.

A Buenos Aires, je ressens 20.000 choses différentes et comme je ne peux pas toutes les mettre en image, j’essaie de faire un truc cohérent – et c’est pas simple.

Du coup, vous ne verrez jamais les principaux monuments de Buenos Aires, ni les photos colorées que l’on voit dans les livres de tourisme, ni … tout ce que vous pourriez trouver en tapant « Buenos Aires » dans Google image. Franchement, je ne sais pas si c’est une bonne chose et la probabilité pour que je déçoive les internautes avec mes photos est beaucoup plus élevée qu’autre chose ; mais si j’ai choisi de faire ce projet, c’est avant tout pour être libre :).

Ahem… Je crois que je me suis un peu dispersé … En tout cas je vous écoute, je vous écoute ! Et du coup, je viens de publier la toute première photo sur Facebook :).

Piotr · 29 mai 2011 à 17 h 31 min

« son propre « maillot ». Comme s’il ne s’agissait pas de transport public, mais d’écuries automobiles; et les chauffeurs prennent un malin plaisir à faire la course entre eux pour savoir qui arrivera le premier à son arrêt de bus.  » Je me demande s’il y a des paris comme pour les ecuries de chevaux…

En parlant de petits vieux, je rajouterai « aigris » au qualificatif 😉

    Chris · 31 mai 2011 à 2 h 40 min

    Pas faux pour l’aigritude, mais une amie m’a fait remarqué que je parlais surtout des petits vieux parisiens … Les petits vieux de province sont souvent beaucoup plus sympa ! Pour les paris, je vais enquêter, promis !

      Piotr · 31 mai 2011 à 8 h 46 min

      Hum, la province, cela depend d’ou tu les sors, je connais des petits villages peperes ou il ne te disent pas bonjour et votent extreme-droite… ^^

Chris · 31 mai 2011 à 15 h 51 min

Aaah, pas faux malheureusement … J’avais oublié ces villages là. Ou plutôt, je préférais ne pas m’en rappeler :p

Joanna · 3 juin 2011 à 10 h 34 min

J’aime beaucoup ton passage sur les petits vieux !
C’est fou comme la différence des cultures se ressent dans nos manières de vivre !
Bonne continuation !

Julie · 13 août 2011 à 15 h 06 min

Bonjour Chris ! J’aime beaucoup tes articles. Vivant moi-même à Buenos Aires, je lis avec plaisir ta perception des argentins, de la vie à Buenos Aires et de ce que l’on peut ressentir quand on n’appartient pas à cet univers même s’il nous semble si familier et que nous y plongeons les yeux grand ouverts ! Bonne continuation à toi 🙂

voyage Argentine · 21 mars 2012 à 22 h 01 min

Buenos est pour moi la ville la plus cosmopolite d’Amérique du Sud. J’aime particulièrement le sentiment que tu y as éprouvé en commençant ton voyage par l’Argentine

Mediareporter (Blog du voyage) — A l’arrivée, le chant de l’exilé (#1) · 7 juillet 2011 à 22 h 37 min

[…] Page suivante du carnet […]

A l’arrivée, le chant de l’exilé (#1) – Mediareporter · 14 septembre 2011 à 20 h 32 min

[…] Page suivante du carnet […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *