Emma, 4 ans

C’était une petite maison de Buenos Aires remplie d’amour, de chocolats et de clowns.

C’étaient les odeurs chocolatées, les crêpes et les gâteaux faits maisons pour un anniversaire ou sans raisons, juste pour le plaisir d’offrir et de voir les sourires sur les visages. C’était le visage d’une petite fille de 4 ans qui courrait partout les bras levés, pour te faire un câlin soudain, un mauvais coup chétif, ou une morsure sur le bras.

Les planches de bois qui craquent sous les souliers, les sons québécois, argentins, français qui se mélangent comme des pas, heureux, de tango. Les portes ouvertes, les vents de liberté, et les grands plafonds des vieilles maisons porteñas aux airs de chalet alpin. Une balançoire installée par surprise, des fleurs et des plantes dans de vieilles ampoules, une chambre remplie de jouets jusqu’à en déborder, une terrasse incroyable où le soleil se couche et se lève – et des moustiques, beaucoup. Où chacun vit sa vie sans exclure les autres, en t’invitant à faire du clown, à partager un bout de pain, de chocolat, de thé – ou un bout de temps.

L’air est parfois teinté d’une petite mélancolie ; parfois d’un pic de colère et de cris, mais jamais de tristesse, même dans les larmes de la petite fille. On surfe sur le canapé pendant dix jours sans plus vouloir en partir, triste d’avoir à quitter le cocon et les sœurs rêvées qu’on a jamais eu, si différentes des unes des autres, mais tellement adorables.

Il y a la femme-ado de 20 ans, belle et enjouée, aux yeux de chat malicieux et rieurs. Remplie d’amour à donner et à partager – comme sa mère – , elle est toujours à proposer d’improbables sorties ou trucs-à-faire aux quatre coins de Buenos Aires. Aller crier et danser dans une cour des miracles où des femmes édentées cherchent à séduire les dealers de paco, sauter dans les bras d’inconnus dans un stade de football, ou pleurer devant de beaux films sur les disparitions qui ont eu lieu sous la dictature argentine. Elle est fille, coquette et amoureuse, un peu en crise d’émancipation. La joie carnivore.

Il y a l’ado-génie de 16 ans, grands yeux curieux et crête blonde sur la tête. L’antithèse de la soeur, pas féminine pour un sou, beaucoup plus réservée sans être timide pour autant, plus dévouée, presque plus mature dans la façon qu’elle a d’endosser ses responsabilités de grande soeur ou de substitut de la mère lorsqu’il y a des invités à la maison. Des équations de physique et de mathématiques sur les murs de sa chambre, les Rubik’s cube terminés en moins de 20 secondes, et le rêve de détruire le monde en allant étudier la physique nucléaire dans l’un des meilleurs établissement dédié au domaine. Comme s’il s’agissait de vider sa tête trop pleine, elle peut rester des heures et des heures face à la télé, dans l’état larvaire des ados qui s’ennuient, dans un état proche de la plante verte.

Et puis, il y a le bébé-démon de 4 ans. Un rire et un sourire, rien qu’en pensant à sa tête et à ses farces – de grands yeux gris-verts curieux ou des petits yeux de chinoise malicieuse, avec une sauce démon ou un nez de clown. Elle rit pour un rien, manipule, râle quand sa mère parle en espagnol et crie si son assiette Barbie n’est pas celle dans laquelle elle mange. Manger ? Avec les mains, les doigts, en mettant un peu de riz dans les cheveux, un peu de tomate par terre, un peu de viande sur la table, et beaucoup de sauce sur le visage. Elle a tendance à s’attacher très vite aux garçons et à détester les adieu – la marque d’un père souvent en voyage. Fascinée lorsqu’elle écrit « ouvzeovuzbeviozeubvozeubvoeu » ou « veovbzovbzovbzoeizei » sur Bobby le Mac, elle aime cacher les stylos, les bloc-notes, kidnapper le dictaphone ou surgir de nulle part pour te sauter dessus et te mordre le bras ou la jambe. Et puis … Elle zozote et parle souvent toute seule, ou au mobilier, ou a ses jouets, à la chaise ou au canard en plastique en leur racontant sa vie, ses amours, ses déboires et ses joies. Parfois aussi, elle les réprimande dans un mélange de Français québecois et d’Espagnol argentin: « Non petite zaise, tu ne peux pas être izi, ta plaze est là-bas, près de la table ».

Et la mère est madone, souriante, aimante, toujours prête à offrir son aide ou un maté à partager. Pas facile d’être mère de trois filles et entrepreneuse à la fois – ça ne l’empêche pas de rester libre et pleine de vie, coquette et gamine lorsqu’elle passe des heures à se demander ce qu’elle va mettre pour passer à la télé ou répondre à l’interview de Elle.

La paix, le silence, les couleurs du soleil, les rires, l’arbre, les odeurs, et les petits pas d’Emma qui courent sur le plancher : ça vaut tous les Machu Picchu du monde.

(Note: si vous allez à Buenos Aires, ne manquez pas de la rencontrer en la contactant via son site : http://www.violetadeyapa.com.ar/. Elle pourra vous aider à trouver un appart ou une chambre ou une maison ou un studio à Buenos Aires, vous indiquer tout ce qu’il y a à savoir sur la ville, ou vous inviter à boire un café pour le plaisir de faire votre connaissance).


Chris

Journaliste indépendant

11 commentaires

Lucy · 5 avril 2012 à 3 h 15 min

Superbe !

sejour ski · 5 avril 2012 à 5 h 14 min

La joie carnivore ? Concept que j’ai du mal à déterminer, mais qui semble interressant !

tunimaal @ Blog Japon d'un Gaijin · 5 avril 2012 à 11 h 24 min

J’aime beaucoup le bébé démon elle à l’air toute mignonne vu comment tu la décrit.

NowMadNow · 5 avril 2012 à 22 h 21 min

Il est super bien écrit ton article.
Bien que devenue végétarienne, ton expression « la joie carnivore » est une perle 🙂

xxx

NowMadNow

Ryan Le Sacados@blog voyage · 6 avril 2012 à 16 h 01 min

A vrai dire j’ai aussi bloqué sur la « joie carnivore ».
Super article 🙂

Oreille · 11 avril 2012 à 14 h 39 min

Le logement chez l’habitant donne parfois envie de ne même plus mettre les pieds dehors, tellement on est bien à l’intérieur.
Et forcément, là, j’ai envie de rencontrer le petit monstre, de regarder la télé argentine.
Tu étais le seul voyageur présent ?

    Chris · 4 mai 2012 à 11 h 40 min

    Oui, tout seul, mais il y avait souvent des allers-venues, c’était une maison à portes grandes ouvertes !

Mokhtar Zhar · 28 octobre 2016 à 8 h 16 min

Buenos Aires et l’Amérique centrale font partie de mes destinations programmées, j’ai même écrit un article sur mon blog sur les meilleurs destination en Amérique centrale : http://www.conseilsreussite.com/6-endroits-magiques-a-visiter-amerique-centrale/

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