birman Nahmsan

Nahmsan

De Nahmsan, petit village du nord de la Birmanie (Etat Shan) – Juillet 2009

A Namhsan, les grasses matinées n’existent pas. Tout le monde est levé à 6h00 – et les rues du village s’animent au rythme des allées-venue. Quelques bonzes font de la mobylette, d’autres arpentent les rues dans leur habituelle quête matinale de nourriture ; et lorsqu’ils entendent le son d’une petite cloche, les Birmans sortent, donnent une cuillère de riz, de soupe ou de viande, et s’en retournent chez eux. Les boutiques s’ouvrent ; et toutes vendront à peu près la même chose : tomates locales, cigares birmans (les doux et délicieux cheerots), des shampoings par dosettes individuelles, du papier, des biscuits secs, du thé … Mais si tôt le matin, ce n’est pas vraiment pour accueillir les clients qu’elles s’ouvrent, mais plutôt pour laisser leurs enfants partir à l’école. On habite sa boutique, ou son restaurant, comme s’il devenait difficile d’avoir un autre employeur que soi-même. Alors en se baladant, chacun se retrouve bercé par le son d’un enfant récitant sa leçon, d’une mère en colère ou en rire, ou d’un père affairé.

Le desoeuvrement, un fleau national

Les enfants iront à l’école de 8h30 à 15h00 ; une seule école pour tout le monde, de la primaire au Lycée. Côté salaire, ce sera 35€ par mois pour un instituteur, 40€ pour un prof de collège, et 45€ pour un prof du secondaire. Pour enseigner, on utilise la méthode dite « à l’asiatique » : faire répéter à toute une classe mot pour mot ce que dit le prof, apprendre par cœur, de façon presque chantante. Et tous apprennent à crier « My mother is beautiful and I am eight », sans réellement savoir quel sens donner à la phrase – comme une obscure litanie emprise du mystère de l’étranger.

A part être prof, les perspectives d’emplois sont très rares à Nahmsan pour tous ces jeunes qui étudient consciencieusement. Certains prendront le relais de leurs parents dans la boutique familiale, d’autres iront exploiter les fermes et les champs de thé. Bien des hommes iront tenter leur chances comme mineurs dans les richissimes gisements de rubis ou de zinc des alentours ; Mogok, Namtu, autant de noms qui réveillent l’imaginaire en lui faisant miroiter ses richesses.

desoeuvrement birmanie

Beaucoup s’ennuient, à Nahmsan. Le désœuvrement est un fléau national, et le village n’échappe pas à la règle : on erre sans but, on va de boutique en boutique pour discuter de tout et de rien avec les tenanciers ; de tout et de rien, mais toujours des mêmes choses avec chacun : comment va la famille, comment se portent les affaires, quel sera le repas de ce soir. Comme pour y puiser un peu d’imagination dans l’esprit des autres.
Regarder la rue s’animer reste l’occupation première des Nahmsaniens, la seconde étant de mâcher et cracher du bétel, ces noix amères que les Birmans adorent tant. Ou sinon, chanter, tout le temps, partout, toujours, n’importe quoi, chanter, siffloter, ou pousser une petite chansonnette occidentale ou populaire ; pour tuer un temps que l’on a de trop. Jouer aux échecs, radoter, ragoter, rigoler fait aussi partie du quotidien récurrent, tout comme passer du temps à marcher entre les rues serpentes, escalader les temples ou aller cueillir des herbes sauvages. Le tea-shop est l’endroit le plus commode pour se rassembler, se donner rendez-vous ou se poser quelque part ; on s’y raconte de petites histoires au milieu d’affiches de stars où se côtoient le footballeur Cristiano Ronaldo, l’actrice Angelina Jolie ou la dernière star locale birmane à la mode. Les stars japonaises et coréennes sont tout aussi adulées, hérissées en quasi demi-dieux, pour leur physique et leur grâce angélique.

Des histoires folles et banales

C’est dans ce genre d’endroits que l’on entend les histoires les plus folles ; et les plus révélatrices de l’air ambiant. Comme celle de cette femme qui s’était assoupie dans le « jardin public » que l’on peut croiser en entrant à Nahmsan. En fait, la construction de ce jardin a été un mystère pour tous les villageois qui, du jour au lendemain, ont vu des ouvriers commencer à défricher la terre pour y planter des fleurs et des fruits. Quelques temps après, un magnifique jardin avait poussé, libre d’accès, sans aucune autre indication que sa présence. Personne n’osait pourtant y mettre les pieds, car à Nahmsan, on a l’habitude de se méfier de ce genre de surprises – comme dans tout le reste du pays. Toujours est-il qu’un jour, une bonne femme de soixante ans, fatiguée d’avoir passé la journée à marcher, a eu la malheureuse idée d’aller piquer une sieste sous l’un des arbres de ce jardin. Pris de peur, un villageois qui l’avait vu est parti voir un policier, pour le lui rapporter ; et ce sont trois fonctionnaires qui se sont présentés à cette dame pour lui signifier qu’elle venait d’enfreindre la loi. « Mais je ne faisais que dormir ! Et il n’y a écrit nulle part qu’il est interdit de dormir ici ! » a-t-elle dit. « Ce jardin appartient au gouverneur de Nahmsan » lui ont-ils répondu, « et pour avoir osé y pénétrer, vous devrez payer 600.000 kyats d’amende, ou passer le reste de votre vie en prison ». 600.000 kyats, ca fait 600 euros ; c’est-à-dire un peu moins de deux ans de salaire moyen.

Pour s’occuper, on regarde aussi la télévision ; zapper est impossible lorsqu’il n’y a pas le satellite, alors on préfère mettre un DVD. Un drama coréen, une série sud-asiatique, un film occidental doublé en cambodgien et sous-titré en birman – les VCD sont loués pour 200 kyats par jours à Aho, qui tient le restaurant chinois local.

paysage birmanie

Fascinants metissages

Le métissage y est fascinant dans ce village: l’habitant de Namhsan est un mélange entre descendants d’Indiens, de Birmans, de Palaungs, de Thaïlandais ou de Chinois. Ces derniers sont les plus nombreux ; hier descendants de l’armée de Tchang Kai Chek, ils sont aujourd’hui porte-drapeaux de l’extension de la sphère d’influence chinoise. Et pour cause : non loin se trouvent Mogok et ses rubis, Namtu et ses mines de zinc, de cuivre, la Burma Road … Autant de zones stratégiques où l’étranger n’a pas le droit d’aller. A moins d’avoir un passeport chinois.
Les hommes et les choses affluent quotidiennement : camions de marchandises approvisionnent un village isolé à 8h de route de la plus proche ville, voitures et moto particulières débarquent et embarquent quiconque a besoin d’aller en ville, et les 4×4 embarquent parfois jusqu’à 26 passagers : villageois des alentours, policiers, militaires, touristes, autorités locales, tout le monde s’y côtoie.

Et comme dans tous les villages, tout le monde se connaît ; et les ragots vont très vite, dans ce lieu où l’intime a une place difficile. Les cloisons sont toujours très fines, et lorsque l’on marche dans la rue, il est assez aisé de savoir ce qui se passe tout autour de vous. Les couples sont obligés d’aller sur le flanc des montagnes pour s’étreindre ; et même dans cette immense nature, il faut bien choisir son lieu, ou sinon gare à ce que diront les commères du village.

Au début des années 2000, il était courant de voir à Nahmsan des hommes en uniforme se balader armés et le doigt sur la gâchette. C’était l’époque où la Palaung Army était encore une guérilla, et Nahmsan son bastion. Les champs de pavots pullulaient dans les alentours, et le trafic d’opium était la principale source de revenu. Mais cette époque est révolue ; car il n’y a plus aucun uniforme à Nahmsan, si ce n’est ceux de l’armée régulière birmane. Les restes de la résistance de la Palaung Army ? Invisibles. Depuis le cessez-le-feu, toute résistance est inexistante, car morne et décrépie. Les chefs ont été corrompus, achetés par la junte et devenus richissimes grâce aux années fastes de l’opium. Et chaque village du district de Nahmsan a encore ses quatre ou cinq combattants, mais qui n’ont plus que leur espoir pour se battre. Ils ne reçoivent plus aucun ordre, ne se voient plus, ne s’organisent plus ; et se contentent de résister en se disant que oui, ils sont Palaung, et non Birman.

Tout ferme à 19h00 ; car même si les murmures durent infiniment, à Nahmsan, les grasses matinées n’existent toujours pas.


Chris

Journaliste indépendant

10 commentaires

Colo · 13 février 2011 à 22 h 56 min

Superbe! Et tres instructif! Un pays qui a l’air aussi beau que passionnant. D’ailleurs les photos sont tres belles aussi. Encore une fois jai hate de voir ce que ca va donner lorsque tu vas parler de l’argentine et de toute l’amerique du sud en general.

Fabrice · 14 février 2011 à 16 h 21 min

C’est le pays en Asie peut peut-être dans le monde qui m’a le plus marqué. Je me suis toujours dit que j’y retournerais….

    Chris · 15 février 2011 à 14 h 00 min

    Et j’espère que tu pourras ! Et que lorsque tu y seras, le pays aura connu un changement à l’égyptienne ou à la tunisienne !… Même si c’est fort improbable.

Fabrice · 15 février 2011 à 14 h 05 min

J’y crois pas trop!

Front de Libération Photographique · 24 février 2011 à 8 h 29 min

Bonjour Chris,

Merci pour ces textes, très bien écrits !
Je trouve juste dommage de ne pas avoir ces belles photos en plus grands dans les articles. Je sais que ce n’est pas l’élément central de ton travail, mais c’est un atout graphique puissant et accrocheur. Pourquoi ne pas occuper toute la largeur ?
😉

    Chris · 2 mars 2011 à 16 h 06 min

    Hahahahaha, j’ai beaucoup ri en voyant « Front de Libération Photographique » ! En fait, pour te contredire : si, la photo sera l’un des éléments centraux de mon travail même si je ne la mets pas (encore) trop en valeur. Leur faire occuper toute la largeur, c’est prévu ; il faut juste que je prenne le temps de revoir la mise en page (pour l’instant assez moche) de TOUS mes articles et pour être honnête, le plus dur est juste de se motiver… Si tu regardes les articles les plus récents, les photos font du 640×480 dans la mesure du possible et c’est vrai que ça rend beaucoup mieux. Merci en tout cas pour le conseil, si tu en as d’autres qui sortent de ta poche de graphiste, je suis très, très, très preneur !

Front de Libération Photographique · 4 mars 2011 à 13 h 44 min

Bon d’accord alors 🙂

Circuit découverte Birmanie · 30 mars 2017 à 22 h 43 min

La Birmanie dévoile petit à petit ses trésors aux voyageurs mondiaux après son isolement au cours de cinquante ans. Dans le circuit découverte birmanie, les touristes peuvent découvrir la plaine de Bagan avec ses temples millénaires, naviguer de villages extraordinaires en jardins flottants sur le lac Inle, admirer le coucher du soleil sur la majestueuse pagode Schwedagon à Yangon, participer avec la foule des pèlerins au Rocher d’Or à Kyaiktiyo. Cela, c’est quelques-uns des moments magiques que réserve un circuit découverte Birmanie. Birmanie, pays des pagodes d’or au cœur d’une Asie attrayante où les valeurs culturelles et croyances ancestrales sont actuellement préservées dans la vie quotidienne.

Agence de voyage sur mesure Vietnam · 7 septembre 2017 à 0 h 29 min

Pourquoi nous ne partons pas en Birmanie pour découvrir ces problèmes nous-même? Merci pour ce texte. Bonne continuations à vous !

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