L'entrée de la médina de Tunis

L’entrée de la médina de Tunis

Vingt jours que je suis en Tunisie.

C’est loin d’être suffisant pour faire le tour d’un pays – aussi « petit » soit-il. Alors, cette liste n’est qu’une succession de bribes ; un amas de choses vues à travers mes yeux qui permettent de dessiner les contours de ma première expérience de la Tunisie.

Ce n’est pas exhaustif. Ce n’est certainement pas objectif. Il n’y a rien d’exact, de faux, de correct ou d’erroné – j’espère simplement, à travers cet amas de faits et de ressentis, arriver à vous donner envie d’aller voyager en Tunisie, malgré les clichés qu’on peut avoir sur le pays, malgré les (fausses) impressions de déjà-vu ou de chaos, ou de risques, qu’on peut sentir à travers les médias et la chasse (réelle) au terrorisme ; parce que c’est un beau pays, rempli de beaux humains.

La Tunisie, un pays où les êtres humains …

– … à Tunis, les jours précédents l’Aïd el-Fitr, se battent littéralement à coups de poing pour monter dans les bus à destination des villes du sud tunisien parce que les guichetiers vendent plus de tickets qu’il n’y a de places (et toi, tu te retrouves comme un con à laisser passer trois bus – qui passent toutes les heures – avant d’oser faire comme les locaux)
– … où les femmes – surtout celles habitants les villes de l’intérieur du pays – sont très, très élégantes, le voile et la robe longue toujours assortis, jusqu’aux moindres petits détails
– … où les hommes, par contre, rivalisent souvent dans le machisme, la grossièreté, le pénible et l’affligeant dans les regards et les mots qu’ils peuvent adresser à la jolie blonde qui se balade avec vous
– … où les références à l’année 2011 (révolte de Janvier, genèse des Printemps Arabes) sont permanents – en bien, en mal, pour expliquer que tout est mieux (liberté, démocratie) , pour expliquer que rien n’a changé (corruption, népotisme, chômage), pour expliquer que tout a empiré (chute du tourisme, extrémismes …).
– … où la fierté d’être l’un des pays musulmans les plus ouverts est permanente ; et justifiée, grâce à la cohabitation sans heurts entre religions et la (relative) acceptation de l’athéisme (lorsqu’elle n’est pas le fait de Tunisiens).
– … où les discours virulents contre Israël, contre les Etats-Unis et contre l’Occident en général sont assez réguliers (sans toutefois être systématiques)
– … où il y a un je-ne-sais-quoi de chic et désuet dans de nombreux endroits – les serveurs qui ont toujours leur livrée, les bâtiments coloniaux qui servent d’hôtel ou de logements (pas entretenus) …
– … où les contrastes sont constants, et étonnants – les sourires francs, l’hospitalité, l’amabilité, l’accueil et la fraternité, la joie de vous voir et de vous aider, avec les manières rudes et parfois violentes sur la route, ou lorsqu’il s’agit de monter dans un putain de bus, ou lorsqu’il s’agit d’interagir avec une femme occidentale …
– … où les hommes ont une certaine carrure physique, qui confine parfois à l’embonpoint.
– … où les Tanguy sont nombreux ; mais toujours excusés, car la famille, en Tunisie, c’est très très important.
– … où les hommes se tiennent souvent par les épaules et sont très tactiles.
– … où les barbes, les moustaches et les mal-rasés sont nombreux.
– … où les chauffeurs sont hasardeux, doublent dangereusement et se vilipendent régulièrement entre eux … pour se réconcilier deux minutes plus tard en disant quelque chose en Arabe qui, si je parlais Arabe, se traduirait à peu près de cette façon : « sale con ! Tu m’as grillé la priorité ! Hahaha mais c’est pas grave, je t’en veux pas, t’es un petit peu con mais je t’aime bien quand même, on reste en contact ! ».
– … où les titres de presse et les initiatives journalistiques sont très, très, très nombreux à travers tout le pays (implantation d’un Bondy blog tunisien à Gafsa, lancement de journaux en ligne, formations en journalisme et en vidéo qui poussent comme des champignons …).
– … où les gens sont vraiment, vraiment adorables dans l’ensemble.
– … où les gamines ont des yeux grands comme la Lune, et sont toutes jolies, rieuses et espiègles.
– … où on trouve beaucoup de noirs africains qui parlent Arabe.
– … où, dans les médinas des grandes villes (Tunis, Sousse, Sfax, Kairouan …), les chieurs et les vendeurs te sautent dessus et te harcèlent.
– … où, dans les médinas, tu croises régulièrement des trafiquants de tortues qui te proposent de petites tortues de terre pour un dinar (0,50 €) …
– … où les gens te disent « Ni Hao » parce qu’ils n’ont jamais vu un asiatique de leur vie.
– … où les Japonais ont toujours un succès fou – parce qu’ils sont rares et parce que les yeux bridés, du point de vue d’un Tunisien, c’est vraiment trop chou.
– … où les gens, souvent, se déplacent / font un détour exprès pour te montrer une direction.
– … où les taxis ne sont pas chers, et très, très bavards (mot magique : « 2011 »).
– … où les superstitions sont encore vivaces (mauvais oeil, djinns …)
– … où la musique orientale est incessante, jusqu’à l’insupportable.
– … où le silence est rare, et ne semble pas être apprécié des autochtones.
– … où l’on oublie de laisser des pourboires parce qu’on en a pas l’habitude.
– … où l’on laisse des gros pourboires pour se racheter une bonne conscience par rapport aux précédents.
– … où l’on laisse de trop gros pourboires parce qu’on s’y perd avec leurs foutues pièces de 0,001 €
– … où la peur du terrorisme et de la montée de l’extrémisme est réelle – et, surtout, où la peur d’être assimilé par les non-musulmans à ces réalités marginales est permanente.
– … où les femmes, pendant l’Aïd, ont du henné plein les mains.
– … où le coca-cola fait l’objet d’une fatwa.
– … où négocier un prix devient un art (ex: passer de 150 dt à 30 dt pour un ensemble sarouel + chemise + chèche) très amusant au début, mais très lassant lorsqu’à la fin, tu as l’impression de te faire arnaquer quoi que tu dises.
– … où les touristes voyagent, dans leur grande majorité, en voyage organisé all-inclusive.
– … où, dans les stations de bus, on trouve des tapis de prière tournés vers La Mecque.
– … où il faut se cacher pour boire de l’eau (pendant le ramadan).
– … où trouver un restaurant / un café d’ouvert (pendant le ramadan) devient aussi difficile que de trouver un pain au chocolat correct en Sibérie.
– … où, pour une fois, on ne croise pas un seul Chinois – ni dans les épiceries, ni dans les industries, vraiment nulle part (et c’est probablement le seul pays au monde dans ce cas).
– … où les portions, dans les restaurants, sont gargantuesques, et d’ailleurs, excellentes.
– … où toutes les villes ont leur avenue et/ou leur place dédiée à la mémoire de Bourguiba.
– … où l’on trouve l’Institut Bourguiba – l’un des meilleurs endroits au monde pour apprendre l’arabe (apparemment, l’Arabe tunisien est le plus facile à apprendre).
– … où les délicieuses effluves de parfum au jasmin et à la fleur d’oranger côtoient régulièrement celles des déodorants bons marchés et des caniveaux.
– … où les Marocains, les Libyens et les Algériens vont draguer les filles en s’imaginant que c’est plus facile dans un pays aux « moeurs libérées ».
– … où l’on apprend la démocratie – avec de nombreux heurts, comme lorsqu’on dit « je fais ce que je veux, c’est la démocratie ! » pour envoyer chier le policier qui te demande de mettre ton casque.
– … où tout le monde a une connaissance ou de la famille qui vit en France.
– … où les souks sont un modèle de bordélisme.
– … où les chapeaux ronds en feutre rouge sont toujours portés par les vieux hommes.
– … où le respect est unanime pour Farhat Hached, fondateur du très puissant syndicat de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), et l’un des principaux chefs de file du mouvement national aux côtés de figures comme Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef
– … où l’exclamation « Dégage ! » prend des allures d’hymne national, employé à tue-tête par tous les manifestants lors de la révolte de 2011 et ressuscité contre le parti islamique Ennahda, qui dirige l’actuel gouvernement.
– … où la chaîne de télévision Al-Jazeera, après avoir été longtemps admirée et louée, devient de plus en plus décriée (inféodation au Qatar, partis pris flagrants, déformation de la réalité selon les Tunisiens avec lesquels j’ai pu m’entretenir …).
– … où le Qatar est régulièrement montré du doigt lorsqu’il s’agit de politique (« au secours, ils nous envahissent ! ») mais excusé lorsqu’il s’agit de parler d’investissements étrangers (création d’emplois, confiance, revalorisation de certains territoires …).
– … où la haine est constante, et unanime, contre « la » famille Ben Ali, qui a dirigé le pays pendant 23 ans.
– … où Facebook occupe une place très importante dans la façon de s’informer, de partager des informations, de communiquer et de repenser le pays.
– … un pays dont les habitants sont extrêmement touchants, fascinants à écouter et à observer, et terriblement attachants de par leur gentillesse.

Une Tunisienne pendant les manifestations anti-Ennahda, au Bardo, le 8 août 2013

Une Tunisienne pendant les manifestations anti-Ennahda, au Bardo, le 8 août 2013

La Tunisie, un pays où les paysages …

– … sont constitués d’oliviers, de montagnes de l’Atlas, de mers et de plages, de sables et de Sahel – la plaine, aride et verdoyante, la poussière, et les roches, ocres et battues par les vents.
– … et les déchets et les sacs plastiques, qui jonchent le sol et les paysages
– … où les figuiers de barbarie poussent, partout, partout, partout, aussi nombreux que les arbres au bord des routes françaises.
– … où le contraste est assez saisissant entre la côte – riche, développée, aisée, tranquille, industrielle – et le centre – vétuste, poussiéreux, beaucoup moins riche, beaucoup plus dur.
– … où le Sahara, les bédouins, les dunes de plusieurs dizaines de mètres de haut, avancent au rythme du temps qui passe.
– … où la plus haute montagne (le mont Chaambi) ne dépasse pas 1544m.
– … où, en période de ramadan, les rues sont complètement désertes au coucher du soleili
– … où, l’été, et en période de ramadan, il y a extrêmement peu de touristes, à tel point que vous avez l’impression d’être les premiers à découvrir le pays ; seuls dans les hôtels, seuls dans les restaurants haut-de-gamme.
– … où la chaleur est parfois étouffante à vous en faire perdre la tête, où que vous soyez, pendant la journée – l’air brûlant du désert, sec et aride, qui vous assaille comme si vous ouvriez un four (mais on finit par s’y habituer).
– … où les moineaux sont nombreux à piailler.
– … où les ruines de Carthage hantent le pays, tout comme les vestiges romains et puniques.
– … où les Ksours et les maisons troglodytes du sud côtoient les décors de Star Wars (la maison de Luke Skywalker sur Tatooine !).
– … où les tombeaux de marabouts sont présents partout.
– … où toutes les mosquées, même celles qui ont été détruites par des inondations ou des incendies, mêmes celles qui ne sont plus utilisées, continuent à être entretenues.
– … où les oasis de montagne, belles et fertiles, verdoyantes et riches jusqu’à en causer des inondations meurtrières, servent de décor au Patient Anglais ou à Indiana Jones.
– … où il est possible de croiser des panneaux : « Attention, traversée de dromadaire ».
– … où il est possible de dormir dans le désert, à la belle étoile, sous des dunes de plusieurs dizaines de mètres de haut, seul au monde.
– … où la mer est extrêmement riche, et où les amateurs de poulpe seront aux anges.
– … où les dattes sont les meilleures du monde.

Pendant le ramadan, trouver un café d'ouvert relève du parcours du combattant. Et ... C'est en fait assez rigolo à faire, comme quête.

Pendant le ramadan, trouver un café d’ouvert relève du parcours du combattant. Et … C’est en fait assez rigolo à faire, comme quête.

La Tunisie, un pays …

– … où il est possible de prendre de vraies vacances, avec un vrai repos, et de la vraie farniente.
– … où il est possible de marcher dans l’Antiquité, à l’époque greco-romaine, et avant, et après.
– … où il y a assez peu de librairies, et où les gens qui lisent dans la rue ou dans les transports autre chose que le Coran sont rares.
– … où les voiles et les hidjabs sont nombreux – tout aussi nombreux que les femmes habillées « à l’occidentale.
– … où les minarets sont présents dans chaque quartier de chaque village / ville.
– … où les drapeaux nationaux sont absolument partout.
– … où la langue française est présente au quotidien – mais perd son influence à vitesse grand V, notamment chez les couches les plus défavorisées de la population.
– … où vous vous retrouvez avec du thé vert au sirop de menthe lorsque vous commandez un « thé vert à la menthe » (il faut simplement dire : « un thé ! »).
– … où les thés verts à la menthe sont, sur demande, servis avec des amandes ou des pignons de pin.
– … où le café au lait est nommé « café capucin ».
– … où il est de tradition de manger une datte pour rompre le jeune du ramadan.
– … où le tintamarre des casseroles et des couverts, accompagné du chant du muezzin, retentit au coucher du soleil.
– … où les Tunisiens de la ville, une demi-heure déjà avant la rupture du jeune, attendent, langue pendue, salive en bouche, devant leur plat fumant sur les terrasses des restaurants (et c’est très drôle à observer).
– … où la fabrication de cages à oiseaux est élevé au rang d’art.
– … où toutes sortes de musiques caquètent sans cesse où que vous soyez – jusqu’à en devenir insupportable, surtout lorsqu’ils retentissent au milieu d’un décor naturel grandiose (une oasis de désert par exemple).
– … où les chats sont partout, et ont de très grandes oreilles pointues.
– … où les maisons ont souvent une coupole, et sont souvent peintes en bleu et en blanc.
– … où les fleurs de jasmin sont partout.
– … où les familles vont au hammam.
– … où la douceur de vivre est légendaire, sur les îles et la côte méditerranéenne.
– … où l’influence italienne se fait régulièrement sentir – notamment dans le nombre de pizzeria d’ouvertes dans les villes et dans l’amour que vouent les Tunisiens aux pâtes.
– … où le système de « louage » – une voiture qui vous emmène à une destination donnée une fois qu’elle s’est remplie de passager – sert de moyen de transport le plus commun dès qu’on met un pied en dehors de Tunis.
– … où l’harissa et les piments dominent tous les plats.
– … où les olives sont dégustées à toutes les sauces
– … où les céramiques et les jolies portes sont fiertés nationales.
– … où il est possible de visiter Tabarka, Byzerte, Tunis, Tozeur, Tamerza, Chebika, Gafsa, Kairouan, Mahdia, Kerkennah, Djerba, Matmata.
– … où il est coutume de dire « Bienvenue en Tunisie » à tous les étrangers que vous croisez pour la première fois.


Chris

Journaliste indépendant

9 commentaires

Thibaut ProfiterduMonde · 12 août 2013 à 11 h 13 min

Ah le Ni Hao pour les asiatiques ça je le connais bien et c’est un peu partout dans le monde comme ça (sauf en Asie evidemment).
Et je ne savais pas que c’était peut être le pays musulman le plus ouvert…

Frits la Broussaille · 14 août 2013 à 6 h 11 min

C’est toujours un plaisir et une curiosité de lire l’avis d’un dépaysé sur le pays.

Belle synthèse!

Lucy · 16 août 2013 à 4 h 02 min

Très joli -et objectif- récit de voyage !

Romain · 16 août 2013 à 10 h 26 min

Récit très original. Je trouve magnifique l’idée d’écrire un article sur la Tunisie pendant la période de ramadan.Les photos aussi ont été bien choisies.

En mal du Pays · 22 août 2013 à 12 h 55 min

Résident à l’étranger et n’ayant pas eu l’occasion de rentrer au pays depuis un moment. ce petit billet m’a mis les larmes aux yeux…bien résumé nous sommes comme ça ceci est la tunisie

weld_bled · 22 août 2013 à 17 h 45 min

Ma Tunisie, tu me manque ..

Visiter Berlin · 22 août 2013 à 18 h 48 min

« Où tout le monde a de la famille ou une connaissance qui vit en France  » -> je suppose que ça marche aussi avec l’Allemagne (où moi, j’ai l’impression que tout le monde une famille ou une connaissance qui vit en Tunisie.)

Chemchik AbdelHamid · 11 septembre 2013 à 20 h 01 min

Je suis très ému par le contenu profond de ce récit de la TUNISIE la douce ; le pays des paradoxes , mais beau , joli… La Tunisie ? C’est ma patrie , mon coeur , ma vie , c’est l’air pur que je transpire à plein poumon , c’est bien ça la Tunisie ma petite Fattouma

Le Blog du Voyage | Cinq bonnes raisons d’aller passer des vacances à Djerba · 29 avril 2015 à 10 h 44 min

[…] que j’aime la Tunisie, je tenais à donner à mes lecteurs cinq bonnes raisons d’aller passer des vacances à Djerba ; […]

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