Une rencontre de voyage : l’amoureuse Daniela et son beau marin à Valparaiso

24 septembre 2011 14 h 07 min

bateaux valparaiso

Elle est jolie, Daniela.

Et touchante. Les yeux rêveurs et pétillants – amoureuse, heureuse en songeant à demain. Rencontrée dans une maison vert citron – l’une des auberges installées sur les collines de Valparaiso où parfois, des saxophones et des violons s’improvisent une conversation et font neiger leurs notes sur les humeurs des passants.

Demain, Daniela ira voir un bateau militaire ; une frégate argentine, toute blanche, à l’intérieur de laquelle attend son fiancé. Un marin de 24 ans qui fait ses classes d’officier – trois mois de séparation, quatre jours de retrouvailles et puis, à nouveau, douze longs mois de séparation.

La frégate accoste au port de Valpo. Daniela monte sur le ponton, dessine un sourire à la fois triste et béat et regarde de loin son amoureux, prisonnier encore une nuit dans la frégate ; les Chiliens et les Argentins ont beau être des alliés, on ne laisse pas librement traîner un bâtiment de guerre étranger dans l’un des principaux ports militaires chiliens.

Ca y est. Ils sortent. Ils sont beaux, dans leur uniforme blanc – mais Daniela et Rodrigo le sont encore plus lorsqu’ils s’enlacent et s’embrassent en souriant.

Durant trois jours et quatre nuits, toute l’auberge tremblera sous le rythme de leur amour. Ils se moquent éperdument des autres ; ils sont heureux, dans leur cocon-bulle de bonheur. Les autres marins, ceux que personne n’attend quelque part, iront traîner dans la ville ; voir les bordels ou hanter les bars de marins qui puent la pisse et les récits piquants de ceux qui naviguent avec alcools.

Daniela et Rodrigo se baladeront dans les rues de Valparaiso ; partiront dîner romantiquement chez Le Filou de Montpellier, le restaurant français du coin, gastronome et doucement chic, terriblement romantique au milieu de ses deux rues pavées et de la vue qu’offre le Cerro Concepcion sur l’Océan Pacifique. Du lapin ! Du lapin à la moutarde ! Les Français doivent être un peu barbare pour oser manger du lapin ; mais saoulés par le bonheur ils ont quand même essayé ; et adoré.

En sortant de la maison du Français, ils traineront un peu dans les rues qui montent, qui descendent, qui tournent dans tous les sens et débouchent souvent sur des petits coins perdus délicieusement pittoresques, entourés d’arts muraux graffés ou gravés, avec assez peu de chats pour les embêter. Il paraît que Valparaiso n’est pas sûr pendant la nuit et quelques uns des clients de la maison vert citron ont déjà été agressés ; mais à eux deux, ils sont invincibles. Et puis, ce bout de patrimoine mondial de l’UNESCO, malgré l’afflux croissant de touristes, n’est pas fréquenté par les méchants.

Lorsqu’ils redescendent au niveau de la mer, les rues sont mal éclairées mais les collines, elles, sont illuminées de milliers de petites étoiles sombrement dorées.

Ils ne connaissent pas la ville et se perdent près du port. Pendant la journée, ils sont restés des heures et des heures assis là, très près des navires commerciaux ; rêvant comme les marins des siècles précédents, s’amusant avec les conteneurs et les petites embarcations qui tournent autour de bâtiments aussi grands qu’un immeuble de trente étages, aussi longs que trois stades de football. De beaux monstres, ces constructeurs de la mondialisation.

Près du port, la nuit, les rues sont désertes ; les devantures sont mi-décharnées mi-défoncées par le temps, et la misère économique et le désœuvrement ont fait fleurir les tags et les revendications de toutes sortes. On sent l’odeur du poisson, de la merde, et des milliers de conteneurs qui trainent de l’autre côté des battisses. Quelques ivrognes titubent, pittoresques et pitoyables ; des marins, comme ceux du Port d’Amsterdam à la Brel, qui habitent les gros monstres et vont eux-aussi enchainer les bordels et les tripots éparpillés au nord de la ville. Leurs contremaitres, les officiers – ceux qui ont un peu plus de sous iront dépenser leur solde à Viña del Mar, la ville des riches, où le flambant du casino attire des filles joyeuses plus cotées, plus fraîches, un peu plus jolies et moins farouches que les vieillottes et les étudiantes qui trainent par ici.

Près de la jetée, ils trouvent quelques grosses pierres mouillées par les flots et s’assoient là. Pouf. Coupure de courant dans toute la ville, voire même dans tout le centre du Chili : une zone de 850 km de long est plongée dans le noir et dans le ciel que voient Rodrigo et Daniela, des milliers d’étoiles apparaissent tout d’un coup, comme si elles avaient soudainement explosé en même temps.

Des jeunes viennent les chambrer ; ils ont quatorze, quinze ans, l’air défoncé des ados qui connaissent leur première cuite au Pisco (une eau de vie de raisin à 40°, boisson nationale chilienne), ou leur premier avant-bad-trip au Paco (une nouvelle drogue qui se fume comme du crack et commence à faire des ravages dans le coin).

Pas de drame, ils ont laissé les pierres aux gosses et rentrent tranquillement. Il n’y a personne dans l’auberge, mis à part le Français qui travaille encore à 3h du mat’ dans la salle commune. Un petit salut pudique ; et ils franchissent à nouveau l’invisible paroi de leur petite bulle de délices pour un dernier soir.

Et pour les laisser tranquille, le Français remet son casque, met le volume au maximum, et se laisse entraîner par ces tangos dont il est devenu fou amoureux.

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