Autobiographie d’un enfant de la Génération Y (2/3) – les premières espèces endemiques du web

18 janvier 2011 23 h 45 min

(… suite de cet article )

4 – Les premières espèces endémiques du web

Mais toutes ces « nouveautés » n’étaient qu’un copier-coller de la vie réelle. Communiquer, se rencontrer, s’informer – Internet, à ses débuts, n’était qu’une béquille de la vie courante, juste une autre façon de faire parmi d’autre ; juste une option supplémentaire dans notre éventail de possibilités. On passait par Facebook, certes – mais le but final de l’action restait de faire la fête ou fêter un anniversaire, chose que l’on aurait de toute façon fait sans Facebook. Le but « in fine » ne changeait pas de celui de nos ainés: se torcher la gueule, grapiller quelques 06 et s’éclater. On inventait rien.

Là où le Web commence sa révolution sociétale, c’est lorsqu’elle se met à donner naissance à des comportements, à des espèces qui lui sont endémiques – c’est-à-dire qui, auparavant, n’avaient jamais existé nulle part ailleurs.

J’ai ouvert mon premier compte Facebook en 2006. Je l’ai quitté en 2007, et j’y suis revenu en 2009. J’ai ouvert mon compte par curiosité, mais je l’ai quitté parce que je n’y trouvais rien de neuf – et je pensais, à raison, que je pouvais trouver ailleurs tout ce que le réseau offrait : un carnet d’adresse, la participation à des évènements, des nouvelles d’amis … Tout autant de choses que je préférais prendre en vrai, ou par un coup de fil.

Mais j’ai du y revenir lorsque j’ai constaté que mes amis avaient la facheuse tendance « d’oublier » tous ceux qui n’étaient pas sur le gros F bleu. Un groupe circulait même pour l’occasion : « Si toi aussi, tu penses que les gens qui ne sont pas sur Facebook n’existent pas … ». La Generation Y est donc la première génération d’être humain à faire d’un monde virtuel le centre de sa vie sociale, jusqu’à en exclure ceux qui n’en font pas partie… Et se sentir obligé d’inclure ceux qui, par une série d’hasards malheureux, se retrouvent dans le groupe d’amis tout en restant à nos yeux indésirables.

Les géants du web deviennent les chefs d’orchestre de nos vies sociales – et chacun y joue sa partition. Certains la jouent solo, sonnent faux et se font exclure. D’autres sont des solistes remarqués, portés et emportés par le choeur et les autres instruments. Mais tous sont obligés d’écouter les autres jouer pour savoir où aller.

Voilà une autre caractéristique de la Gen Y : une schizophrénie permanente entre l’illusion de pouvoir tout faire dans son coin, l’illusion de la liberté totale que confère le web – et la réalité de terrain, où la pression sociale est tout autant présente et pesante que dans la vie réelle : buzz à connaître, réseaux sociaux sur lesquels figurer sous peine d’être exclu, mails auxquels il faut répondre, messageries instantanées, …

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Mais je pense que la plus grande Evolution des Millenials est le fait qu’ils sont dorénavant des rétrécisseurs de monde. Aujourd’hui, les unités de temps et de distance ont été remplacé par l’unité internet – on quantifie le « loin » par le degré de difficulté de l’accès Internet.

Pour nous les Millenials, « c’est loin » = « y’a pas Internet ».

Le monde n’est pour nous qu’une carte dont nous détenons tous les secrets à portée de clic; le Bhoutan, l’Amazonie, l’Antarctique – autrefois contrées mystiques et exotiques, hop, un petit coup de Google Images et nous voilà nez-à-nez avec un manchot Empereur.

Le mot « frontière » n’existe pas sur le web. Il n’y a que des murs; et contrairement aux frontières, tous les murs du monde sont destructibles, franchissables ou contournables. C’est la mort du sentiment de lointain.

Je me rappelle que l’une des premières choses que j’ai cherché en attérrissant sur le net a été de chercher des correspondants étrangers. C’était une véritable obsession; un besoin intense d’explorer le monde à travers les mots de mes amis Chinois ou Finlandais sans jamais être pour autant « dépaysé ».

Plus de races, plus de couleur, plus de différences d’âge ou de taille (avec tous les effets pervers que ça implique) – et même le langage s’unifit, avec la banalisation d’un anglais simplifié, courant, universel. L’anglais, langue du « web » jusque dans sa grammaire.

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Ce monde aplati a également fait de la Generation Y la génération des bons sentiments. Un monde aplati pousse à (et permet de) se battre pour des causes lointaines. Ce n’est pas pour rien que l’explosion du net à également coincidé avec le décollage des petites ONG et des causes internationales que tout un chacun peut se permettre de porter, ne serait-ce qu’avec des récoltes de fond sur internet.

Nous avons l’impression que toute l’information est à portée de clic, et que c’est un crime « d’oublier » des réalités qui existent – et que l’on pourrait tout connaître de toutes les horreurs du monde si l’on en prenait la peine. Et les médias deviennent sont désignés coupables de préférer parler des frasques sarkozyennes plutôt que de mettre en lumière l’énième misère du monde qui attendrit le bon sentiment du bobo du coin. Je peux vous dire que j’en ai connu, des hordes de lycéens et d’étudiants de mes promos qui, lorsque je leur disais ma vocation de journaliste, me sortaient tout ce discours là.

Paradoxe : le public ne fait plus confiance aux médias, mais va lire les gratuits et prive donc les médias des sources de revenus qui pourraient lui permettre d’assurer une couverture plus complexe de l’actualité. Schizophrénie permanente entre les attentes (idéalistes, révoltées et révolutionnaires) et les comportements (passifs, pragmatiques, recherchant la facilité et l’immédiateté).

Tous les groupes de musiques d’aujourd’hui c’est de la merde et les bons groupes des années 60 valaient trnete fois mieux que les groupes dits « commerciaux » d’aujourd’hui? Mais téléchargement en masse.
Les films deviennent aseptisés ? Industrie du cinéma en berne, séries en streaming.

Gen Y : la génération des exigeances coupables.

(la suite ici)

5 Commentaires

  • Bonjour Chris, c’est drôle, je cherchais à savoir ce qu’était exactement « day of the tentacle » et je suis tombée sur ton blog. J’ai adoré ta petite autobiographie de « Millenial » comme tu dis (n’y aurait-il pas un équivalent français ?), très intéressante et très révélatrice des bouleversements que nous sommes en train de vivre. J’attends la dernière partie avec impatience !

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