Les Mille et une nuits de Ciudad del Este

25 mai 2012 1 h 30 min

Une Paraguayenne en hijab

Note : j’ai écrit cet article début avril, quelques jours seulement après avoir mis pour la première fois les pieds à Ciudad del Este. Six semaines plus tard, après avoir terminé la dernière interview de mon reportage, je publie ce texte avant de m’attaquer à la rédaction du Grand Reportage final. Un drôle d’exercice, qui me permet de mesurer le chemin parcouru sur la route de l’information.



En Syrie, Najib affrontait les chars de Bachar el-Assad.

Mais descendre du bus est une expérience encore plus effrayante pour un ado de 18 ans qui voyage pour la première fois. Ici, à Ciudad del Este, personne ne tire sur la foule ; mais la densité humaine t’oppresse et t’écrase tout autant. Et le flot des voitures, des bus et des camions forme une file ininterrompue de ferraille et de pollution, sans pitié pour le piéton.

Lorsqu’il manifestait à Hamah, Najib avait ses proches derrière lui – et la colère anesthésiait la peur. Mais il est seul et l’air est lourd, humide. Marcher est pénible, comme s’il fallait se débattre dans une énorme toile d’araignée tissée par la moiteur tropicale, les routes, les commerçants, les rabatteurs, bruits, langues inconnues, vrombissements et désordonnés baroufs olfactifs où s’entremêlent les épices, la pluie, l’acier, la merde et la viande cuite.

Hors de question de se laisser désarçonner ; Najib en a trop bavé pour arriver jusqu’ici. Alors, il avance à travers la foule pour se créer un destin.

Melting pot et solidarités

Située à la « Triple Frontière » entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay, la ville de Ciudad del Este serait le troisième centre commercial mondial après Hong-Kong et Miami – une immense zone franche qui a généré plus de 12 milliards de dollars en 2010. L’aubaine a progressivement attiré plus de 70 communautés venues du monde entier et, dans le grouillement compact, les gueules détonnent : des Taïwanais négocient en Espagnol avec des commerçants hindous, des Paraguayens boivent du téréré (Maté préparé avec de l’eau glacée, boisson typique du Paraguay) en discutant en Guarani, des femmes sans voiles parlent un arabe qu’il ne comprend pas plus que le reste, et des prêcheurs ivoiriens essaient d’évangéliser une foule indifférente. Et les femmes ! Les Brésiliennes ! Les Argentines ! Najib, peu habitué à un tel spectacle, a mal au cou à force de se retourner à chaque mini jean qui passe.

Les clients viennent de tout le continent pour les produits détaxés, 30 à 50 % moins chers. Les centres commerciaux sont partout ; certains s’appellent « Monte Carlo », « Jebai » ou « Vendôme », d’autres ont des caractères coréens, ourdous ou russes pour devanture. Et la ville est une monstrueuse caverne d’Ali Baba où tout se trouve, et où tout se vend.

Les « Arabes » forment la plus importante communauté de la « Triple Frontière ». Ils seraient entre 20 000 et 30 000, la plupart d’ascendance libanaise et possédant la nationalité brésilienne. Ils sont à l’origine et au cœur du boom économique de la région, et tiennent les commerces les plus prospères.

Un jour … Najib appartient à cet univers, dorénavant. Et lui aussi bâtira un empire aussi resplendissant que le Mona Lisa, ersatz des galeries Lafayette présentant les mêmes vendeuses élégantes, et les mêmes profits colossaux. Un jour … Sa famille sera fière. Il aurait pu choisir de rester au Liban en tant que réfugié mais, pour faire quoi ?

Ici, il fouille et fait son chemin entre les vendeurs de fruits, de casseroles, de téléphones et de caleçons et, au bout de l’errance, finit par trouver le magasin où travaille Ahmet, cousin d’un ami d’une amie dont le frère est un proche de la cousine de Najib. Ce sera son protecteur, chargé de lui trouver son premier emploi, son premier logement, et sa première mosquée. Sa première consigne : « Les Paraguayens aiment les Arabes, et t’as pas intérêt à foutre ça en l’air ! » dit-il sur le ton de la plaisanterie – mais l’affaire est sérieuse.

Crimes et contrebande

Parce qu’ici, tremper dans les affaires louches est facile.

Les Quarante voleurs d’aujourd’hui ont le visage de petits receleurs et l’ombre des Farc, des Triades, des cartels mexicains ou des mafias russo-serbes ; petits et grands groupes criminels venus du monde entier se cachent parmi les paisibles communautés, profitent des hauts niveaux de corruption et de la faiblesse des contrôles aux frontières, s’échangent des armes, de la drogue, des femmes – mais ce sont les cigarettes et les produits contrefaits qui sont les plus rentables en période de récession mondiale.

On ne voit pas tout ça lorsqu’on marche dans les rues de la ville – mais on le sent. Il y a quelque chose, un mauvais génie dans l’air, des visages crispés sous les lumières – et des vigiles armés de fusils à pompe qui montent la garde devant des maisons que rien ne distingue, et des coups de feu qui éclatent parfois en périphérie de la ville, la nuit.

Najib ne veut pas entrer dans ce monde-là … bien que la perspective de trouver des armes pour la résistance syrienne puisse être tentante. Mais maintenant, je connais la guerre. Je n’ai plus envie de me battre. J’ai juste envie de gagner ma vie, Incha’Allah. Et puis, il paraît qu’il y en a qui s’occupent déjà de ça – des gens aussi riches qu’Ayyûb le marchand, et qui enverraient au Proche-Orient de l’argent et du matériel.

Terroristes et contes de fées

Des Arabes. Des Musulmans. Des organisations criminelles. D’importants flux d’argent vers l’Orient. De la drogue, des armes, des barbus et des kébabs hallal. Dans les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont mis tous ces éléments dans une lampe magique et ont médiatiquement fait apparaître des cellules terroristes du Hezbollah et d’Al Qaida sur la carte de la Triple Frontière.

Comme tous les contes, il y a un fond de vérité : selon une enquête de la SEPRELAD (organisme paraguayen de lutte contre le blanchiment d’argent), un groupe de 42 « Arabes » aurait transféré plus de 50 millions de dollars provenant du trafic d’armes et autres activités illégales vers l’extérieur, en particulier vers le Liban, entre 1997 et 2001.

Mais, dix ans après, aucune preuve justifiant les accusations de terrorisme n’a encore été trouvée. Cela n’a pas empêché des journalistes du monde entier de relayer les accusations et la communauté arabe, touchée dans son honneur, multiplia les gestes de solidarité avec les victimes du 11 septembre tout en allant jusqu’à porter plainte contre CNN pour atteinte à l’image.

Ces fausses accusations rendent Najib furieux, et mélancolique. Un air de déjà-vu, qui lui rappelle l’ambiance d’une terre natale qu’il ne reverra peut-être jamais …

2 Commentaires

  • Je n’avais jamais entendu parler de cette triple frontière, …étonnant, et triste la situation du Liban !

  • Pareil pour moi, j’ai découvert tout un monde à travers cette lecture !
    C’est affolant de voir que tant de villes pourtant au coeur d’une civilisation restent méconnue des autres…
    Sûrement en partie parce que la plupart des voyages tendent à aller toujours vers les même pays, proprets et « sécuritaires »…

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