Le premier point final

1 septembre 2011 13 h 55 min

andes chili

Santiago del Estero
Mercredi 10 Août – Jeudi 11 Août
J-5 avant la fin du reportage

« La mère de toutes les villes [d’Argentine] et le berceau du folklore ». La plus vieille ville du pays, où les festivals et les représentations de zambas, vidalas, coplas, chacareras (styles de danse et de musique) s’enchaînent pour faire danser la tradition avec des milliers de curieux et de passionnés.

On peut y écouter la voix du charango – une sorte de petite guitare venue des Andes – ou de la bomba legüero, le principal instrument de percussion du folklore argentin.
Mais pour un Reporter pressé par le temps, il n’y a pas grand chose à voir ou à écouter à Santiago del Estero ces jours-ci, mis à part Matias.

Des 250 mails envoyés, très peu ont eu une réponse positive du style « nous avons des informations ou des contacts à vous communiquer ». Mais il ne me suffisait que d’une seule réponse et c’est une chercheuse en Sociologie qui travaille sur la justice sociale et la protection des enfants qui me donnera le tuyau : « je connais quelqu’un qui est parti jouer à l’étranger lorsqu’il n’avait que 15 ans, peut-être qu’il pourra vous aider ? Il s’appelle Matias ».

Une semaine d’échanges de mails plus tard, j’arrive sur place.

A la descente, la chaleur ; passer de zéro à trente degrés, air sec et poussière dans l’atmosphère et bordel de nouilles, ça fait du bien. Mais le plus gros changement reste humain : les gens sont très sympas, très différents de Buenos Aires aussi bien physiquement que mentalement. Le teint beaucoup plus basané, les yeux foncés, l’accent neutre et compréhensible des Boliviens ou des Equatoriens.

Un autre monde, une autre Argentine – et Buenos Aires est un îlot vraiment à part dans le pays.

Ma liste des « premières choses à faire lorsqu’on débarque dans une nouvelle ville » :

  • Trouver un plan de la ville et l’apprendre par cœur (au moins les principales artères ET le chemin pour rentrer à l’hôtel)
  • Comprendre le système de transport local, les prix et les subtilités
  • Prendre un bus au pif pour découvrir la ville les yeux et les oreilles grands ouverts, recueillir les premières images et les premières odeurs pour les transformer en articles de blog et les partager
  • Trouver LE café Wifi qui me servira de base secrète
  • Sympathiser avec les serveurs de ce café pour avoir des informations sur ce qui se passe en ville, sur les bons plans, les choses à savoir, à voir, accessoirement rentrer dans leurs bons papiers pour m’assurer des conditions de travail agréables
  • Trouver LE boui-boui local pas cher et bon où vont manger les travailleurs du coin
  • Contacter quelques Couchsurfeurs pour entrer dans la ville
  • Passer une après-midi à marcher dans le centre-ville pour prendre ses repères, repérer la banque, le service postal …
  • Lire la presse locale
  • Lire l’histoire de la ville
  • Se renseigner sur les prix de l’immobilier

Mais … Pour Santiago del Estero, je n’ai que le temps de trouver un café Wifi et d’y passer tout mon temps, travail oblige.

Car la date limite approche : je me suis fixé jusqu’au 15 Août pour finir le reportage, c’est-à-dire à peine une semaine … Et aucune ligne n’est encore écrite. J’ai une tonne d’informations éparpillés dans trois carnets de note différents (résultats d’interviews, de lectures de livres et de journaux, d’informations grappillées au hasard des rencontres ou du web), dans une trentaine de fichiers Excels et Word, des PDF par centaines et des listes, des données, des noms, des contacts par milliers ; et il faut mettre de l’ordre dans tout ça … à une semaine de la date butoir. Je prends une chambre d’hôtel pour être tranquille, et passer mes nuits à travailler et rédiger.

Grosses appréhensions en tête. Comment est-ce que je vais m’en sortir ? Comment synthétiser sans trop saouler les néophytes ? Comment intéresser des lecteurs qui n’ont en rien à faire du football ? Comment concilier les matchs de la Copa America avec le monde des pensions de jeunes joueurs ? Et où caser le cas des magouilles sur les enfants joueurs ?

Matias et moi fixons un rendez-vous pour Jeudi 11 au soir. Alors, les deux journées précédents notre rencontre, je les passe à construire le plan le plus détaillé, le plus précis possible. Mon idée : lier chaque grande partie du reportage avec un match de football de la Copa America. C’est beaucoup plus compliqué que ça en à l’air, et je remercie avec une passion folle ma formation en Anthropologie pour m’avoir aidé à voir très rapidement ce que les différents matchs racontaient sur la société argentine.

A quelques heures de la rencontre avec Matias, ça donnait à peu près ça :

I – La passion d’un club (2,5 feuillets)

= la place du foot en Argentine au quotidien
= Match final de Vélez

A – La Victoire de Vélez
- Au stade
- Sur l’Obélisque
- Annuka

B – Une vie complète. Lieu de rencontre entre la vie quotidienne et le rituel / exceptionnel ritualisé et programmé
- Infrastructures
- Un monde à part dans lequel on peut passer toute sa vie
- Une histoire de famille

C – Un tremplin politique
- Être directeur : influence très importante
- Le cas de Macri
- Exploitation politique

II – La passion d’un pays (2,5 feuillets)

= d’où vient cette passion ?
= match d’ouverture de la Copa

A – Mythes / grands récits / irriguent en permanence la société
- C’est quoi un grand récit ?
- Le grand récit de l’Argentine : le football
- Participe à la construction de l’identité / émancipation argentine

B – « Le gêne » du football ? Vivre le foot, unique en Argentine
- Elements visuels
- Littérature
- Etonnement du voyageur et du touriste

C – Orchestration politique
- Affirmation de l’Argentine sur la scène internationale
- Moyen de promouvoir la culture et le prestige du pays
- Conséquence : le top de l’échelle sociale

III – Une ressource très importante pour l’économie du pays (2,5 feuillets)

= Qu’est-ce que le football représente au niveau économique
= deuxième match

A – Carlos Tévez
- Son histoire et son importance footbalistico-économique
- Soutien populaire et volonté politique de le faire jouer
- Une marque

B – Les joueurs, une ressource économique / matière première très lucrative et très importante pour l’économie argentine
- Premier exportateur de joueurs
- Importance économique considérable
- Molina

C – … Et pour des clubs très endettés.
- La situation catastrophique des clubs argentins
- Causes
- Le joueur, une ressource économique … pour assainir les finances

IV / L’illusion de la facilité (3 feuillets)

Qu’est-ce que cet afflux d’argent provoque ?
= troisième match

A – Les ambitions des parents et des enfants : intégrer un centre de formation
- Du coup, on recrute à tour de bras. Comme des chercheurs d’or. « Pépite », « filon ».
- Les parents et les enfants le savent. Et tous croient être ces pépites.
- Venir passer un test de sélection : la première étape. Echouer : peut être un salut car la vie qui attend les heureux gagnants est tout sauf facile.

B – Tension permanente entre bonheur / détresse / attente / pari / peur
- Un espoir (pour les parents, pour le gamin)
- Un travail non rémunéré duquel sortent peu d’élus
- Une pression permanente
= cf Les Perses

C – Une enfance sacrifiée pour un travail
- Un emploi du temps centré autour du football
- Eloignement familial
- « Nous avons sacrifié notre enfance pour pouvoir jouer au football »

V / Rêves brisés et générations sacrifiés (5 feuillets)

Quelles dérives ?
= quart de final et élimination de l’Argentine

A – Les vendeurs de rêve
- Assumer toute cette pression seul quand on est adolescent : pas facile
- Le système des représentants
- La méfiance de Carlos

B – Une porte ouverte aux abus
- L’Eldorado européen / ce que représente l’Europe
- Traverser l’Atlantique à n’importe quel prix ?
- Trafics et exploitation

C – Boucs émissaires et problèmes de société.
- La culture du résultat.
- Enfants abandonnés, enfance détruite, détresse psychologique
- La difficile réinsertion (ostracisme social)

VI / Ceux qui sont absents des projecteurs. Le travail de Matias. (4,5 feuillets)

Que deviennent ceux qui ne réussissent pas à gravir le rêve ?
= la finale de la Copa sans l’Argentine

A – Afrique et Amérique latine, même combat
- Black Diamonds
- Foot Solidaire
- La particularité de l’Argentine : la complicité des parents

B – Tentative de régulation de l’UE
- « Trafic d’enfants » et travail infantil : réguler.
- La fuite des cerveaux => la fuite des muscles
- Clubs européens, complices assourdissants ?

C – Le travail de Matias
- Le monde interne du football est dur et cruel / Travail infantil
- Le travail de Matias : former des enfants dans tous les aspects de la vie pou faire en sorte que s’ils réussissent dans le monde du sport, ils puissent réussir dans leur vie personnelle.
- Un vent nouveau ?

= 20 feuillets

Mais … l’interview avec Matias bouleverse tout. Il arrive à 20h à mon Café Wifi préféré, où l’on mange des pizzas entières pour 3 € et où les serveurs deviennent mes amis Facebook. Matias, 1m90, super baraqué, crâne rasé, qui fait une tête très surprise en me voyant : « je m’attendais à quelqu’un de beaucoup plus vieux et … d’aspect Français ! ».

On parle trois heures ensemble, on se revoit le lendemain toute l’après-midi, j’enregistre et je note, on parle de tout et de rien, beaucoup de football mais pas seulement; aucune liste de question, tout est déjà dans ma tête et punaise, c’est une interview géniale pour mon reportage.

Après ces deux rencontres, je fusionne avec mon Macbookpro pour écrire, écrire, écrire, écrire, écrire encore et encore. Petit soucis : je dois absolument partir pour le Chili ce samedi 14, question de visa oblige ! Les trois mois argentins expirent et je me retrouve à écrire mon reportage dans le bus, de 18h à 4h du mat’ (oui oui, 10h d’autonomie sans problème) et puis, pause à Mendoza, de 8h à 12h, où j’en profite pour recharger la batterie. Je mets le premier point final (provisoire) au milieu de la Cordillère des Andes, un peu après 17h, dans le bus qui serpente et zigzague au milieu des côtes enneigées – c’est magique, la sensation d’un bonheur pur et d’un premier devoir accompli.

 

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