L’histoire du journaliste et du baron de la drogue qui voulait sa tête

8 mai 2012 0 h 51 min
arbre patagonie

"Monument au marcheur distrait", Patagonie

Ignacio* a toujours un malin sourire aux lèvres.

Le genre de risette qui défie l’avenir et les coups du sort, confiant, plein d’assurance et d’audace. Il a 46 ans – dont 27 années de journalisme derrière lui, passé de simple reporter au poste de rédacteur en chef d’Ultima Hora. C’est le plus important journal du Paraguay, celui qui mène les enquêtes les plus abouties, sans trop jouer dans le spectaculaire comme c’est si souvent le cas dans les journaux sud américains, où il est courant de montrer de sanglants cadavres troués par balle.

Cet été-là, Ignacio avait 22 ans. La famille Morel était alors le cartel paraguayen le plus puissant de la région, contrôlant les principales routes où s’acheminaient les femmes, les drogues, les armes, et les cigarettes, par conteneurs, par milliers, du Mexique à la Colombie, et puis la Bolivie, le Paraguay, le Brésil – et enfin, l’Europe, pénétrée grâce à l’Espagne et le Portugal.

Cet été-là, Ignacio enquêtait sur une histoire impliquant la famille Morel dans une sombre histoire de règlements de compte à Ciudad del Este. Tous ses collègues lui déconseillaient de pousser l’affaire plus loin : mettre le nom Morel dans un journal, c’était signifier leur arrêt de mort à tous, prendre le risque de voir le local du journal passé au fusil-mitrailleur et au cocktail molotov, comme c’est déjà arrivé, malgré la carabine sciée de leur garde du corps attitré.

Mais Ignacio s’en fout – il enquête, il enquête, et finit par avoir envie d’interviewer le fils du parrain Morel, le principal suspect dans l’histoire. Comment l’approcher ? C’est simple : il est de notoriété publique que le fils Morel possède l’une des radios nationales émettant à partir de Ciudad del Este ; alors, Ignacio s’y pointe, et demande à parler au patron. Au « vrai » patron.

On le regarde avec des yeux effarés, apeurés ; on lui fait signe de partir et de ne plus jamais prononcer le nom Morel à haute voix au sein des murs de la radio. Les journalistes de la radio paniquent, s’énervent, s’agitent, deviennent même un peu violent alors, Ignacio s’en va.

A peine le pied dehors, une voiture aux vitres teintées s’arrête devant lui. La porte s’ouvre, et l’invite à entrer s’il veut rencontrer el señor Morel. Une cagoule sur la tête, et ils s’en vont. Ignacio n’a pas peur : c’est leur façon de faire, et il n’y a rien de plus normal que d’avoir les yeux bandés lorsqu’on se rend chez un type pareil.

Arrivée. Le fils Morel l’accueille à bras ouverts, comme un vieux pote, ils se font la bise et se chambrent gentiment.

- « Je t’imaginais un peu plus vieux » balance Morel.
- « Et moi, je t’imaginais un peu plus gros » balance Ignacio.

Ils parlent des meurtres et des armes, de la contrebande et de l’origine de la fortune Morel, de sa légitimité dans un pays où ce sont les plus forts qui survivent. « Légal, illégal, à quoi bon ? On s’en fout un peu de ça, finalement, non ? Ce qui compte, c’est là où t’arrive et nous, on est arrivés au sommet avec nos propres mains, sans l’aide de personne, sans rien devoir à personne ».

Morel parle, Ignacio écoute, Morel se confie facilement, parle au journaliste qui, après tout, « n’est là que pour faire son travail » dira-t-il. Faire son travail, sans juger, sans jouer au policier, ni au justicier.

A la fin de l’interview, la soeur de Morel se propose pour le raccompagner – toujours avec une cagoule sur la tête mais, cette fois-ci, un paquet lui est remis lorsqu’il descend de la voiture. Curieux, un peu effrayé, il ouvre, lentement, délicatement … Et trouve 5000 dollars américains en liquide. « Un cadeau », lui dit la soeur Morel, pour mettre un mot sur cette tentative ouverte d’acheter le journaliste.

Ignacio refuse poliment. « Dis lui que, le meilleur cadeau qu’il aurait pu me faire, il me l’a déjà offert en acceptant cette interview ».

Cinq années passent jusqu’à ce qu’un beau jour, les Morel se fassent tous liquider par un gang rival venu du Brésil pour prendre leur place. Seule la soeur arrive à s’échapper. Juste avant de disparaître dans la nature et refaire sa vie, elle passe un coup de fil à Ignacio.

- « J’aimerais que ce soit toi qui écrive sur ce qui s’est passé … »
- « Très bien, mais pourquoi ? »
- « Tu te rappelles, l’interview que tu avais fait avec mon frère ? Quelques mois après, tu t’es mis à écrire une autre série d’article sur notre business de cigarettes. Papa est devenu fou de rage en te lisant, et nous a dit : ce mec, je le veux mort. Mais mon frère est intervenu en lui disant : non, papa, ce mec est un mec bien, il ne fait que son travail et le notre, c’est d’arriver à être moins visibles et plus discrets. »

Ils parlent, ils parlent, et juste avant de raccrocher, elle lui glissera ces quelques mots qui le hanteront le reste de sa vie :

- « Tu sais … Grâce à mon frère, tu es toujours en vie. Mais Papa était tellement en colère qu’il a eu besoin de faire descendre un journaliste à ta place … »

Huit journalistes ont perdu la vie cette année là au Paraguay.
Et, à ce jour, Ignacio ne sait toujours pas lequel d’entre eux est parti à sa place …

* Par pudeur, le prénom a été changé, bien qu’il ne m’ait rien demandé

18 Commentaires

  • Histoire très intéressante. Je me suis plongé dedans avec plaisir. J’en redemande. A+
    Bruno Dernier billet publié : Chronique d’un Tour Du Monde #1My Profile

  • Trés bon billet que j’ai pris plaisir à lire !

  • J’aime beaucoup ton style Chris. C’est le premier article que je lis depuis ton départ et j’ai hâte de lire tous les autres. N’oublie pas de me prévenir, comme prévu, quand tu arrives à Istanbul ;-)

    Melody

  • J’aime quand tu racontes… une histoire.
    Mais comme tu le vois et comme il est ecrit noir sur blanc, la rencontre fut « belle », « irréelle » mais tout a un prix.

    Ce qui est « fascinant » c’est la façon détachée qui me permet moi, simple lecteur, d’appréhender la mort du héros comme s’il fut s’agit d’une marionnette, ou mieux, un insecte.

    Le héros de cet article a eu du culot, il a joué, il a survécu et un autre est mort. On ne sait pas qui mais il est tombé par la simple volonté d’apaiser un parrain.

    Je dirai que c’est tout bonnement fascinant cette insignifiance de la vie…
    Piotr Dernier billet publié : Découvrir BerlinMy Profile

    • je sais, je me répète mais c’est le mot fascinant qui me reste coller à la bouche. Cette histoire est fascinante.

      Car ce n’est pas une histoire, c’est la vie qui est bien plus réelle et cruelle que la fiction ne l’imagine.
      Piotr Dernier billet publié : Culture : Film Japanese storyMy Profile

      • Hello Piotr,

        Oui, c’est précisément la raison pour laquelle j’ai raconté cette histoire : montrer que certaines choses qui se passent dans le monde sont bien plus cruelles que toutes les fictions possibles. Par contre, je me permets de te corriger sur un point : ce journaliste n’a pas « joué », il a fait son travail, c’est-à-dire dénoncer les corruptions de fonctionnaires et les meurtres perpétrés par cette famille. Et, comme tu le vois, au risque de sa vie.
        Chris Dernier billet publié : L’histoire du journaliste et du baron de la drogue qui voulait sa têteMy Profile

        • Jouer dans le sens ou dans ce genre de relation, il y a des gagnants et des perdants comme sur un jeu de plateaux.

          Il a fini la partie vivant mais un de ses confrères a payé pour lui. C’est sans doute le prix a verser pour aller sur la case suivante.

          Au final, le prix de l’information et de l’article était bien une vie humaine. Si ce n’était pas la sienne, c’était celle d’un autre.
          Piotr Dernier billet publié : Culture : Film Japanese storyMy Profile

  • benjieming

    comme tu ne le précise pas, je me demande d’où tu la sors, cette histoire? C’est cet Ignacio qui te l’a racontée? Ou bien c’est une histoire connue par là-bas?

  • Une histoire très intéressante, quel sentiment doit hanter Ignacio?
    A la croisée des chemins Dernier billet publié : Dans les parcsMy Profile

  • Belle histoire, ça aurait pu être un scénario de film.
    Comme tous les autres je me demande si cette histoire est vraie et si elle est connue de par là-bas ?

    Mais au final, ce n’est pas le plus important.
    Merci
    Ryan Le sac à dos Dernier billet publié : Comment maîtriser sa peur de prendre l’avion? Partie 2My Profile

  • … impressionnant comme ces quelques mots arrivent à me filer des frissons.

    C’est fou, loin de ce milieu, cette histoire nous paraît digne d’un scénario de film violent « tiré d’une histoire vraie » mais qui nous dépasse tant nous restons dans notre petit cocon Européen.
    Florine Dernier billet publié : Retombée en enfanceMy Profile

  • Magnifique histoire, Chris, d’autant plus qu’elle est vraie…
    J’adore ton style, je suis en train de lire tous tes articles parus depuis le printemps 2012 (pas de newsletter, alors j’oublie de revenir :s). Continue, ne baisse pas les bras, tu as la flamme en toi.
    Dis-moi, n’as-tu pas envie de rassembler tes reportages en ebooks illustrés de belles photos et de les vendre ?
    Belle journée à toi, où que tu sois
    Marjorie en France dans le bel été :D
    Marjorie@Histoire à Vivre Dernier billet publié : 17 Histoires Extraordinaires Pour Votre EtéMy Profile

  • matdread

    mais c’est fou comment font tous ces gens pour croire que les nouvelles que tu écris sont des histoires vraies?

    • Parce qu’il y en a, comme celle-ci, qui le sont (et sont vérifiables – le journaliste est le rédacteur en chef du quotidien paraguayen Ultima Hora, il suffit d’aller le voir), et d’autres qui le sont moins mais comportent toujours une part de vérité (comme celle ci).

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