J’ai la mort d’un homme sur la conscience.
Et … je ne ressens absolument rien.

Disons plutôt que je ressens de la culpabilité à ne rien ressentir.

Boire jusqu’à la mort dans le cimetière des éléphants

Ça s’est passé à La Paz, mi-décembre, pour le Grand Reportage sur les ‘cimetières des éléphants‘ que je suis en train d’écrire; des lieux dans lesquels les Boliviens peuvent se rendre, demander « une suite royale » ou une « chambre rouge » – et s’y laisser mourir. Ils entrent dans une pièce où se trouve un tonneau rempli d’alcool à 96°C; un garde verrouille la porte derrière eux, et ne la rouvre que pour ramasser le cadavre du client, qui a littéralement bu jusqu’à la mort. Coma éthylique, attaque cardiaque, froid, kyste fatal ; peu importe, du moment qu’ils passent dans l’autre monde. Cela peut durer deux heures, deux jours, ou même deux semaines. Peu importe : une fois qu’on y rentre, on en sort que mort.

J’ai fourré mon nez dans cette histoire.
Et j’en ressors avec la mort d’un homme sur la conscience.

Cela faisait un mois que je cherchais l’un de ces cimetières et, à force d’harceler les ivrognes qui trainent dans la rue et les Alcooliques Anonymes de La Paz, j’ai fini par tomber sur XXX, 29 ans – qu’on m’a présenté comme étant quelqu’un qui voulait bientôt en finir avec la vie.

On m’a dit : « lui, il veut aller dans l’un de ces cimetières, tu devrais parler avec ! ».

Drôle d’introduction pour rencontrer une personne – et, plutôt que de ressentir de la peine et de la tristesse pour cette personne, j’ai ressenti une certaine forme d’excitation à l’idée de pouvoir accompagner quelqu’un près de l’une de ces « chambres rouges ». Je ne pensais qu’à mon reportage, à la force qu’il aurait avec un pareil témoignage et une histoire comme celle-ci. Un peu naïf, un peu con. Ca a très vite changé lorsque je me suis retrouvé face à lui.

Et je me rends compte avec le recul, que les trois compères qui m’ont présenté XXX se sont un peu foutus de moi. XXX ne voulait pas ‘vraiment’ aller dans une chambre rouge le soir-même – il évoquait juste l’idée, très souvent, comme on se dit qu’on aimerait bien que nos enfants disparaissent ou qu’une grosse catastrophe naturelle abatte 99% de la population humaine. Mais son désir de mourir, lui, était bel et bien réel, profondément ancré dans son esprit et dans une tristesse indélébile, engendrée par une vie sans sourires.

Ca demande beaucoup de courage pour en finir avec la vie.
Ca demande énormément de volonté pour franchir la ligne.

Quelle limite à ne pas franchir pour le journaliste ?

Et c’est moi qui lui ai donné ce courage et cette volonté. De par ma présence, j’ai offert à XXX une opportunité, une oreille, un support afin de donner ‘un sens à sa vie’ … Un sens : en direction du suicide, et d’une mort qui le rendra immortel à travers les mots que j’écrirai sur lui. Il voyait ça comme une libération, comme une délivrance que je lui offrais; la possibilité, en étant « enfin utile à quelque chose », d’échapper à une vie où le bonheur et les rires n’ont jamais eu leur place.

J’aurais pu le convaincre de ne pas le faire. Que la vie offre des opportunités formidables aux moments où l’on s’y attend le moins. Que si ces opportunités ne nous sont pas offertes, on peut les créer de ses propres mains – comme je l’ai fait. Que la mort ne résout rien, qu’aller plonger dans l’alcool pour y construire un coma éthylique n’était qu’une fuite en avant et …

Mais, moi-même, j’aurais été incapable de croire en ces mots.

Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Partir, et refuser de l’accompagner ? Essayer de le convaincre de renoncer ? Le laisser faire ? Me taire ? J’ai choisi la dernière option; rester silencieux pour le laisser seul face à ses choix, sans le juger, sans l’influencer. Mais mon regard et ma présence, à eux seuls, jugeaient et influençaient la situation.

[Rajout le 03/01/12 à 19h00 extrait d’une réponse à un commentaire]

Aurais-je du tout faire pour sauver cette personne ?

J’ai rencontré ce type dans l’un de ces « cimetières ». Il n’arrêtait pas de dire à ses potes qu’il voulait en finir et qu’il allait franchir la porte d’une « chambre rouge » dans les jours qui viennent parce qu’ils n’en pouvait plus. Il buvait pour se donner du courage, mais le déclencheur qui l’a réellement fait se lever et entrer dans la pièce, était ma présence.

Les mots sur les maux, je les ai apposés. Écouter, prendre la main, je l’ai fait. Nous avons passé 16 heures ensemble à parler, lui et moi. 16 heures. Plutôt que de lui faire une leçon de morale (que j’aurais jugé déplacé) en lui disant : « la vie réserve énormément de choses encore! », j’ai préféré lui raconter ma vie et lui montrer qu’on peut changer les choses en prenant son destin en main.

Mais lui, il n’avait plus de destin, ni d’avenir, et aurait fini mort dans la rue dans les jours, dans les mois, dans les années qui viennent. Partir ? Il aurait continué à vagabonder et serait mort de froid ou mort d’un coma éthylique un jour ou l’autre. Ni famille, ni amis, ni foyers, illettré, seul au monde.

Voilà ce que je me suis dit: la plus grande preuve d’humanité et de compassion que je pouvais témoigner, était de lui éviter la solitude au moment de mourir. N’y a-t-il rien de pire et de plus inhumain que de mourir seul, justement ? En partant, je l’aurais condamné dans sa solitude. L’aider à se relever ? Dans mon reportage, je vais inclure le portrait d’un type qui s’est relevé et que j’avais rencontré AVANT de rencontrer XXX.

J’ai raconté la vie de Fernando à XXX. Mais leur deux situations étaient bien différentes et sa réponse quand j’évoquais les Alcooliques Anonymes: « et je vais faire quoi, moi, si je n’ai plus l’alcool ? ». J’ai essayé de lui répondre mais je parlais à un mur. Que pouvais-je faire d’autre ?

[Fin du rajout]

(…)

J’ai une confession assez terrible à faire.
Je n’accorde pas à la vie humaine autant d’importance que la plupart des gens le font.

La mort d’un homme n’est pas une chose si terrible

Si j’ai pu réagir ainsi, c’est aussi parce qu’à mes yeux, la mort d’un homme n’est pas une chose si terrible. La mort fait partie des règles du jeu de la vie – autrement, notre existence n’aurait plus aucun sens. Bien entendu, s’il s’agit de la mort proches, je peux être terriblement affecté, triste et tout le tralala associé aux décès. Mais ce ne sera pas la mort de la personne que je déplorerai, sinon son absence, et les conséquences de sa disparition.

Mais dans l’absolu, je pense que la vie d’un être humain n’a pas plus de valeur que celle de n’importe quel animal ou plante verte.

[Rajout au 03/01/12, 19h00]

Je ne veux pas dire par-là que la vie n’a aucune valeur. Mais la sacralisation que notre société fait de la vie humaine n’est, à mon sens, pas saine. Dans beaucoup d’autres cultures, les funérailles sont l’occasion de festivités joyeuses, aux couleurs vives, avec des chants gais et enjoués. La mort est un évènement unique et, dans le cas de XXX, j’ai tout simplement accepté de l’accompagner dans ce moment, pour lui permettre de mourir avec le sourire aux lèvres, et non dans la solitude.

Je n’ai rien ressenti au moment de sa mort, car je l’acceptais, car je pensais que c’était ainsi mieux pour lui. Sa mort était tout sauf banale : en m’incluant dans son passage dans l’au-delà, en s’enfermant dans cette pièce, je voulais tout sauf le déshumaniser, bien au contraire. Pour moi, partir en étant heureux à ce moment précis, est l’essence même de l’humanité. La capacité au bonheur : voilà ce qui devrais guider chaque personne dans sa vie et dans sa mort selon moi. Le fait de ne rien ressentir n’était pas pour moi une façon de le déshumaniser, mais de dire : « je suis heureux qu’il puisse mourir le sourire aux lèvres ».

[Fin]

Mais ça me dérange quand même un peu.
Parce que j’ai l’impression d’avoir sa mort sur la conscience.
Parce que je n’ai ressenti aucune culpabilité pour cette responsabilité.

Parce qu’en écrivant mon reportage, j’ai l’impression d’utiliser, de me servir de sa vie et de sa mort pour alimenter mon histoire, mon ambition, mon projet. Alors, ça me bloque dans l’écriture; je ne sais pas ce que j’ai le droit d’écrire ou de mettre, quelle place je dois accorder au narrateur, au sujet, au contexte, aux anecdotes ou aux explications, voire aux justifications.

Car je ne ressens rien d’autre que la culpabilité de ne rien ressentir …

Bref.

Avec des mots, j’ai tué un homme de sang-froid.

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Le Blog du Voyage — J’ai aidé un homme à mourir, et ça l’a rendu heureux. · 4 janvier 2012 à 3 h 18 min

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