Faire une année de césure à l’étranger : et si ça devenait obligatoire juste après le bac ?

Les résultats du baccalauréat 2017 tombent aujourd’hui – et, dans un an, la moitié de ces bacheliers ne passera pas en deuxième année de licence. Certains vont échouer, d’autres vont redoubler ; beaucoup se diront qu’ils ne savent toujours pas ce qu’ils voudraient faire de leur vie.

Cette réalité m’a toujours effrayé et scandalisé. Un énorme gâchis humain qui pourrait être évité ou, plutôt, qui pourrait être transformé en un rite de passage à l’âge adulte, à la fois enthousiasmant, enrichissant, et surtout, qui aiderait les jeunes Français à en savoir un peu plus sur eux mêmes et sur le monde qui les entoure. Tester des choses, mettre le bout de son nez dans des filières ou des métiers auxquels on aurait jamais pensé ; s’ouvrir, découvrir les moyens de parvenir à ses objectifs en faisant des rencontres ; en apprendre un peu plus sur les circuits officieux ou les qualités recherchées par un employeur, qui diffèrent souvent de la théorie des brochures de diplômes.

Alors, si j’étais Président, conseiller, ministre ou député … Je ferais la proposition suivante : instaurer une année de césure obligatoire après le bac. Oui, OBLIGATOIRE, pour FORCER tout le monde à SORTIR du système scolaire après y avoir déjà passé 15 ans. Les obliger à dire : stop, tout ne s’apprend pas dans les livres ou avec les profs, il est temps de plonger dans la vie et de faire ENSUITE les choix qui conditionneront le reste de leur existence. Leur proposer de prendre du temps pour réfléchir, voyager, s’impliquer, s’intégrer, souffler, respirer, plutôt que de les brusquer et de leur mettre la pression afin qu’ils s’inscrivent quelque part. Et si on aidait les nouveaux bacheliers à voyager, plutôt que de les obliger à s’inscrire à l’université ?

Je sais. C’est compliqué à mettre en place dans un pays aussi centralisé, aussi rigide administrativement. N’empêche. Ca éviterait à plus de 400 000 (!) personnes, chaque année, de perdre un an de leur vie à chauffer les bancs de l’université pour rien.

Ainsi, plutôt que de passer l’année de Terminale à galérer sur Admission Post Bac (où, d’ailleurs, les lycéens sont souvent inégaux vis-à-vis des choix qu’on leur propose), on pourrait la passer à construire un projet d’année de césure. Un projet très personnel.

Le dimanche, à la Nouvelle-Orléans, il est tout à fait normal de danser avec un parapluie dans la rue.

Le dimanche, à la Nouvelle-Orléans, il est tout à fait normal de danser avec un parapluie dans la rue.

Une année de césure, pour faire quoi ?

Travailler / faire des stages / faire un service civique

Prendre une année de césure afin de s’insérer dans le monde professionnel. Mettre de l’argent de côté pour financer le reste de ses études (ou le droit d’entrée pour passer certains concours, merci la discrimination sociale), postuler à des offres de stage, à des petits boulots saisonniers …

Pour les stages, pourquoi ne pas envisager de permettre aux néobacheliers d’obtenir des conventions de stage auprès de leur ancien lycée ? Ces stages pourraient être des stages d’observation longue durée (à la manière de ce qui se fait en 3e), ou de stages « classiques » non rémunérés (voir plus bas le financement) qui seraient à la fois formateurs et premier pied dans la sphère professionnelle visée. Je sais que ces stages pourront souvent se transformer en « stage-café », où le stagiaire ne fera pas grand chose de concret ; mais, à 18 ans, est-ce cela le plus important ? A mes yeux, à mon avis, l’essentiel est d’avoir un pied dans la porte. Pour faire des rencontres, observer, parler, prendre des contacts et se faire un premier avis par soi-même.

Pour le travail, je sais que le risque est grand de voir les bacheliers les plus démunis – ceux qui n’ont pas le droit à une bourse, mais avec des parents trop pauvres pour les aider financièrement – opter pour un boulot dans un fast-food pendant toute leur année de césure, plutôt que d’en profiter pour mettre un pied dans ce qui leur plairait vraiment. Mais cette réalité existe déjà aujourd’hui ! Pire encore : en les obligeant à ne prendre que des boulots à mi-temps pour suivre les cours, on les oblige à avoir le cul entre deux chaises. Résultat : il leur est plus difficile de suivre assidument leurs études, et leur boulot ne leur rapporte pas suffisamment pour justifier la mise en péril de leur année d’étude. Peut-on réussir la première année de médecine en ayant un job étudiant à côté ? Ca m’étonnerait.

Pour le service civique … Eh bien, ça existe déjà, et la seule raison pour laquelle tout le monde n’en fait pas un, c’est parce qu’on ne sait pas toujours où caler un service civique dans son cursus.

Accessoirement, cette année de césure permettrait également aux plus motivés de s’avancer, d’acquérir par eux-mêmes les bases de leurs futures études.

Voyager / Apprendre une langue étrangère en immersion

Sur un blog de voyage comme le mien, c’est évidemment la solution que j’aimerais voir le plus de monde choisir. Prendre une année entre le bac et l’université pour voyager partout dans le monde, comme le font les Israéliens après leur service militaire de trois ans. Découvrir le monde, réaliser quelques uns de ses rêves, voir du pays ! On pourrait imaginer démocratiser de manière spectaculaire le voyage Zellidja : octroyer une bourse de voyage à tous les néobacheliers, pour un voyage en solo, avec un projet, pendant un mois minimum.

Pour moi, qui fait partie de cette association depuis dix ans, les avantages sont évidents en termes de gain de maturité, d’expérience de vie inoubliable, d’ouverture sur le monde ou de réflexion sur soi, sur la vie, sur le monde. Un voyage Zellidja forme le plus formidable groupe de citoyens, d’humains engagés, que je connaisse. Si on arrivait à proposer cette expérience à TOUS les jeunes Français … Ce serait incroyable.

Pour les plus pragmatiques, une année de césure à l’étranger serait également l’occasion d’apprendre une langue en immersion, à travers un séjour linguistique par exemple. C’est la solution la plus encadrée, la plus facile et la plus efficace pour apprendre une langue étrangère ; mais, pour ceux qui n’auraient pas les moyens de financer cela, on pourrait imaginer un partenariat entre l’Etat et ces écoles, ou bien l’octroi de bourses spéciales, ou encore des solutions alternatives comme l’immersion dans une ferme Woofing. Dans tous les cas, les bacheliers français sont souvent très mauvais en langues étrangères (réputation vérifiée dans 54 pays par mes soins) et, lorsque ce n’est pas le cas, cela rend d’autant plus flagrante l’inégalité sociale qui existe dans le système scolaire français.

Faire un volontariat international

J’aurais pu mettre cela dans la rubrique précédente, mais je pensais que cela méritait une section à part. Aller faire de l’humanitaire après son bac, s’impliquer au sein d’une ONG en étant sur le terrain et en se sentant à la fois utile et un peu aventurier – ceux qui ont rêvé de faire cela pendant leurs années d’étude sont nombreux. Et tout aussi nombreux sont ceux qui renoncent à le faire par manque de moyens, de temps, de contacts, ou qui sont découragés dans leur élan par tout ce qu’on leur dit sur l’expertise professionnelle nécessaire aujourd’hui pour travailler dans le secteur humanitaire.

Il est vrai que les jeunes de 18-19 ans ont souvent des idées bien trop romantiques du travail qui est réalisé par le monde du développement et de l’humanitaire d’urgence. Mais, à titre personnel, je trouve dommage de les couper dans leur élan de bonne volonté. Les sentiments qui les animent sont souvent très purs, très forts, et c’est un mal très français que de briser des rêves et des vocations au nom du réalisme, du « mais-tu-te-rends-pas-compte » ou du pessimisme type « mais-c’est-trop-dur-et-le-chômage-et-la-crise » (crise qui, dit en passant, est terminée depuis un moment déjà).

Pourquoi ne pas imaginer la création de stages d’observation à l’AFD ou dans les Alliances françaises ? Ah, mais je vous vois venir : comment va-t-on les accueillir, alors que notre budget diminue sans cesse d’années en années ? Où vont-ils loger ? Que vont-ils faire ? Nous sommes déjà débordés, nous n’aurons pas le temps d’accueillir et de nous occuper de petits stagiaires qui ne savent rien faire !

Eh bien, vous savez quoi : je n’en sais rien. Mais je suis sûr que quelqu’un aura une idée en commentaire ou dans un mail.

Se consacrer à un projet personnel

Enfin, permettre à néobacheliers de prendre une année de césure, ce serait également permettre aux plus motivés / à ceux qui ont atteint un certain degré de maturité, de se consacrer à un projet personnel pendant un an. « J’aimerais bien écrire un roman », « j’aimerais bien créer ma troupe de théâtre », « j’aimerais bien lancer ma startup », « j’aimerais bien créer mon journal » … Autant de souhaits, de désirs qu’on ne cesse de repousser par manque de temps, surtout dans un cursus scolaire !

Alors, je vois déjà venir les autres, ceux qui diront : mais ils n’ont pas l’expérience ! Mais ils n’ont pas vécu suffisamment de choses pour écrire un livre ! Mais ils sont trop jeunes pour lancer leur propre entreprise !

Probablement. Mais le simple fait d’essayer apporte déjà beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses à quelqu’un, ne serait-ce qu’en réalisant tout ce qui lui manque pour réussir dans son projet. Surtout, j’ai toujours trouvé regrettable cette attitude très hautaine qui consiste à penser que plus un individu est jeune, moins il a de chance de réussir dans ses projets. Beaucoup de quarantenaires ou cinquantenaires échouent à mener à bien leur projet, je ne vois pas pourquoi on serait réticent à permettre à des jeunes de 18 ans de se lancer dans le grand bain.

Blue Ridge Parkway - mile high campground

Une année de césure, l’occasion de partir en roadtrip aux Etats-Unis ! (Blue Ridge Parkway – Mile High Campground)

Comment financer l’année de césure ?

Ok, toutes ces idées sont bien belles, mais posons la question qui fâche et qui vous taraude depuis le début de cet article : comment va-t-on financer tout ça ?

C’est un problème qui se pose en fait déjà : la moitié des jeunes ayant entre 18 et 24 ans aimeraient prendre une année de césure, d’après une étude du réseau d’associations Animafac. Et c’est souvent le facteur financier qui les retient.

Voici plusieurs pistes de réflexion :

– Un étudiant français coûte 13 873 euros par an à l’Etat. De l’argent d’ailleurs jeté par les fenêtres lorsqu’on constate le taux d’abandon et/ou d’échec en première année.

– Un RSA pour une personne sans enfant est actuellement de 536,78 euros par mois. Le RSA jeune concerne les 18-24 ans.

– Une bourse d’étude échelon 7 (le maximum) octroie 555,10 euros par mois à un étudiant.

– 40 % des gens qui ont droit au RSA ne le demandent pas. Ce pourcentage était déjà vrai au temps du RMI, qui a pris fin en 2009.

Bref, je pense qu’il ne serait pas trop difficile d’imaginer un revenu de base pour tous les néobacheliers, versé sans conditions si ce n’est l’obligation de s’inscrire l’année suivante dans l’enseignement supérieur. Accessoirement, cette expérimentation serait une très intéressante pour ensuite élargir ce dispositif et le rendre véritablement universel.

2 Comments
  • Aymeric
    Posted at 07:02h, 30 juillet Répondre

    Je profite de cet article pour partager mon expérience ici.
    Au lycée, j’étais considéré comme un excellent élève, de ceux que les professeurs encouragent à faire une classe prépa après le bac, « parce qu’il a les capacités »… mais je n’ai jamais réfléchi comme ça, et je ne voyais pas l’intérêt de faire quelque chose d’éprouvant si on en n’a même pas la motivation. Alors j’ai pris la décision de partir 1 an à l’étranger, sans que ça ne valide rien en France. J’ai subi le courroux de certains professeurs (« c’est dommage de gâcher un parcours scolaire pour s’amuser… »), l’incompréhension de mon père (« à quoi ça sert d’aller à l’étranger, si tu veux on ira en vacances à Strasbourg, puis on ira un coup en Allemagne! »), mais aussi le soutien de nombreuses personnes.

    Je suis donc parti à Taïwan un an dans un lycée sur place, j’ai appris le chinois, j’ai découvert que le monde était bien plus vaste et beau que ce qu’on veut nous faire croire. De retour en France, j’ai continué mes études supérieures à Paris, en étant plus au clair sur ce que je ne veux pas, et en arrivant à construire un vrai parcours réaliste et qui me plait. J’ai obtenu mon master cette année, et je retourne à Taïwan pour un doctorat. Comme quoi, cette année à l’étranger après le bac N’A PAS été un frein du tout!!!

    Je suis surtout hyper conscient que je n’aurais jamais pu accomplir ce que j’ai fait sans cette année de césure, ça ne gêne en rien, et au contraire, ça rajoute énormément de peps, de vitalité et de profondeur à un projet plus réfléchi une fois de retour en France, car en un an, que de maturité on peut gagner!

    Merci beaucoup pour cet article, j’espère que de nombreux lycéens, professeurs et parents d’élèves auront l’occasion de le lire et de s’en inspirer! 🙂 🙂

    http://taipei-discovery.com/

  • Thibaut
    Posted at 04:20h, 28 août Répondre

    Article super intéressant qui va être d’actualité dans mon cas vu que ma fille est née cette année et que je me pose beaucoup de question quant à l’efficacité de notre système scolaire !
    Clairement, notre système n’est pas bon, entre les étudiants qui sont perdus, le nombre d’heures passées à mal apprendre ou à apprendre des choses qui ne nous serviront jamais, une mauvaise vision globale du marché du travail, une volonté de nous faire entrer dans le système en ayant un boulot « safe ».
    Tout cela me fait beaucoup réfléchir, et ton idée d’une année de césure obligatoire est très intéressante.
    Il y a un MBA américain qui propose 1 année séparée en 4 périodes où la personne va à l’étranger faire des stages, du volontariat et autre.
    Je pense que notre système scolaire est ok jusqu’à 12 ans (apprentissage de l’écrit, des calculs etc), et ensuite, c’est bien trop formaté et téléguidé.
    Thibaut Dernier billet publié : Lisboa card: faut-il l’acheter ? (avantages, tarifs, points de vente, avis perso)My Profile

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