Se transformer en journaliste d’investigation … Et se faire rembarrer.

17 août 2011 11 h 57 min

Ivo, milieu défensif, 18 ans.

Carlos, c’est un type chouette.

« Le grand amour de ma vie est un ballon rond ! D’ailleurs, je n’ai jamais été marié … Pas le temps d’avoir une femme !  »

Il a 50 ans – et 44 années de sa vie uniquement consacrées au football par toutes les vies possibles : joueur, entraîneur, technicien, gestionnaire – et maintenant, directeur de la pension de Chacarita, une équipe professionnelle qui fait souvent des aller-retours entre la première et la seconde division mais reconnue pour son centre de formation, comme Nantes ou Lens en France. Les six équipes amateurs (moins de de 13 à 19 ans) sont parmis les meilleures d’Argentine.

Et après lui avoir expliqué grosso modo ce que j’aimerais faire (« Comment on fait pour devenir joueur de foot en Argentine ? Qu’est-ce que ça implique ? Ca ressemble à quoi la vie d’un joueur ? »), il m’invite à rendre visite aux gosses un jour de la semaine afin de parler, discuter, échanger, prendre des photos et réaliser toutes les interviews dont je rêve. Suffisait juste de demander !

***

Un vendredi.

A 30 minutes de Buenos Aires, dans le train pour San Martin, les mendiants aveugles, atrophiés ou alcolisés defilent les uns après les autres aux côtés des vendeurs les plus improbables (vendeur de ciseaux, de stylos bics, de plumeau …). C’est la fin de l’après-midi mais les passagers sont peu nombreux ; mélange hétéroclite de très jeunes parents au teint basané, de travailleurs matinaux fatigués, de jeunes désœuvrés et des vieux qui se baladent par-ci par-là par-ailleurs.

J’arrive à la pension après avoir été cueilli par Carlos à la descente du train. Une dizaine d’ados m’accueillent timidement. « C’est le journaliste Français ! Il veut découvrir un peu comment vous vivez, soyez gentils avec lui et faites lui découvrir vos vies ! » et tout de suite, Ivo me fait faire le tour de la maison. Des petites chambres de 6-7 m2 où s’entassent deux lits superposés pour quatre joueurs, âges mélangés et vies privées réduites au néant.

Tiens ? Un iPad ? Le détail me fait tilter et je demande à Ivo d’où ça vient. « Cadeau d’un agent qui a fait signer un contrat à Kevin. Carlos n’était vraiment pas content ». Intéressant – et je cherche à creuser la chose en interviewant plus longuement Carlos en tête à tête, puis les joueurs un par un.

Ils sont fascinants ; un mélange de sacrifice, de passion, de bonheur et de douleur. Ces mecs ont tout laissé pour jouer au foot : leurs petites amies, leurs amis, leur famille ; et parler avec eux réveille tout un tas de choses dans leur tête. Je culpabilise à les pousser à me raconter leurs sentiments et ressentiments, comme l’impression d’être un voyeur mais … je me dis que toutes ces confessions, lorsqu’elles seront lues, aideront à déconstruire un cliché : >un joueur de football n’est pas un idiot inutile pour la société qui ne fait que jouer à la ba-balle.

joueur de football argentin

Esteban, 19 ans. Gardien de but.

C’est pour cette raison que je fais ce métier. Déconstruire des clichés, aller au fond de la réalité, montrer l’envers du décor, donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et aider les gens qui me liront à mieux comprendre le monde, à se débarrasser d’œillères et de préjugés qui, sans qu’ils s’en rendent compte, portent un énorme préjudice à ceux qui en souffrent.

En l’occurrence : non, les joueurs de foot ne sont pas idiots. Non, ils ne mènent pas tous une vie de millionnaire et quand bien même ils seront payés grassement, leurs salaires à cinq ou six chiffres cachent de lourds sacrifices, et sont le prix d’une vie hypothéquée. D’une jeunesse sacrifiée. Pour cent footballeurs qui sont millionnaires, il y en a dix mille qui ne joueront qu’en deuxième, troisième, quatrième division – et c’est eux que je rencontre aujourd’hui. Sur les 28 pensionnaires, il n’y en aura que deux qui signeront un contrat professionnel avec Chacarita.

Et que deviennent les autres ?
Que deviennent ceux qui, après avoir tout sacrifié, se retrouvent sans rien ?

Faudra aller lire le reportage pour le savoir mais pour Carlos, ce sont les représentants / les agents de joueurs qui sont les principaux responsables d’une terrible douleur psychologique et émotionnelle chez un grand nombre d’adolescents argentins. Et ces agents, me dit-il, incarnent parfaitement tous les travers, toutes les perversions, toute la cruauté de la société argentine d’aujourd’hui.

Mais surtout, il me parle de très nombreux cas d’enfants qui ont été approchés par des agents, de très beaux parleurs qui savent jouer avec les rêves des gosses et des parents, et me raconte l’histoire d’une dizaine d’enfants qu’il a connu. Sortis de leurs villages pour être amenés en Europe en toute légalité avec un visa de tourisme, poussés à passer les tests de sélection des clubs, abandonnés s’ils n’obtiennent aucun résultat.

Il me rapporte également un tas de rumeurs différentes sur des possibles « réseaux de trafiquants de joueurs de football » qui feraient le tour des clubs de l’intérieur du pays pour les vendre aux clubs européens de deuxième, troisième division. Malte serait l’une des destinations principales. La Russie, la Biélorussie également. Le prix d’un enfant argentin : autour de 5000 $ l’unité. Certains des joueurs de Chacarita me confessent avoir été approchés par des individus qui voulaient les emmener en Europe.

Merde.
C’est une grosse histoire …
Si cela s’avère exact et vrai.
Boulot du journaliste : vérifier l’info, recouper, dénicher ce qui s’approche le plus de la vérité.
Alors au boulot.

Kevin, 20 ans. Avant-centre.

Sur le chemin du retour, bouillonnement dans la tête. Buenos Aires la nuit, grouillante et infatiguable, tout comme mon cerveau et mes questionnements. Je bosse toute la nuit, puis toute la journée, puis encore toute la nuit sur le sujet, à la recherche d’informations sur le net. Je découvre des articles de Clarin, des statistiques, des rumeurs, des forums, etc … Qui corroborent les confessions et les rumeurs colportées par Carlos et les joueurs. Je tombe même sur des rapports de la Commission Européenne qui utilisent le mot « trafic » pour dénoncer ce business.

Mais ce n’est pas suffisant. J’ai besoin de preuves tangibles, solides, concrètes. Comment recouper, vérifier, trouver des chiffres et des témoignages de première main ? Un cas concret, un exemple précis ? Mon reportage grossit de plus en plus et se complexifie terriblement – tout en devenant de plus en plus passionnant. Et de plus en plus glauque.

Il ne me reste que trois semaines avant la fin de mon reportage, avant la date limite, avant le 15 Août. Que faire ? Approfondir la question des réseaux de trafics d’enfants joueurs ? Ou rester sur un sujet plus global, plus général sur le monde du football argentin, ses grandeurs et ses dérives ?

Je tente la première piste et, pour ça, j’utilise l’artillerie lourde :

– Envoyer des mails à toutes les organisations / associations de défense des droits de l’homme qui travaillent en Argentine
– Envoyer des mails à toutes les organisations / associations qui travaillent avec des enfants en Argentine
– Envoyer un mail + relance téléphonique à toutes les institutions du football argentin
– Envoyer un mail + relance téléphonique au Ministère de l’Interieur et au Ministère des affaires étrangères argentin
– Entrer en contact avec un député italien qui était au début des années 2000 directeur d’un club de football et s’est vu proposer des enfants argentins pour 5000 $
– Envoyer des mails à une centaine d’agents de joueurs basés à Buenos Aires
– Entrer en contact avec des représentants en allant courir les matchs
– Lire tous les livres écrits sur le sujet (une demi-douzaine)
– Entrer en contact avec des journalistes sportifs argentins
– Demander à une amie de téléphoner aux consulats argentins pour savoir s’il y a eu des cas de rapatriements, ou s’ils ont des informations sur tout ça (je ne peux pas le faire depuis l’Argentine, ça me couterait un bras que je n’ai pas)
– Envoyer un mail aux clubs de football de première division, et les relancer par téléphone

C’est beaucoup pour un seul homme, et ça m’a pris trois semaines de ma vie de faire ça. Résultat des courses : des nuits blanches et des refus à la pelle. On m’a envoyé balader un nombre incalculable de fois … La raison principale : « Quoi ? Vous êtes indépendant ? Vous n’avez pas d’adresse professionnelle ? Vous n’appartenez à aucun média ? Alors désolé, mais on ne peut rien faire pour vous ».

Une mention spéciale à Audrey, qui m’a aidé à appeler les consulats et s’est fait rembarrée de façon assez violente pour les raisons sus-citées. Je me suis senti très mal lorsqu’elle m’a raconté comment ça s’était passé, aussi lui vouerai-je une reconnaissance éternelle pour tout ça. Merci.

Malgré tout, j’ai réussi à engranger pas mal d’infos. TROP d’infos peut-être, des chiffres dans tous les sens et des noms à foison.

Surtout, c’est avec cette tactique que j’arriverai à débucher mon témoin clé : un ancien joueur de football de Boca Juniors (le plus célèbre club d’Argentine !) qui a joué aux quatre coins du monde, a touché du doigt le monde des trafics d’enfants et porte aujourd’hui un regard très critique, et très intelligent sur le monde du football argentin.

Direction Santiago del Estero, au nord de l’Argentine, pour aller le voir.

9 Commentaires

  • Mince, avais-tu pensé à ce problème avant et qu’as tu trouvé comme solution pour le contourner ?
    J’imagine que faire parti d’une agence facilite grandement l’accès à certaines personnes et certains lieux…
    Bruno Dernier billet publié : 3 mois autour du monde, statistiques photographiques !My Profile

    • Aleksandr

      +1 Je pense que ce sera un problème récurrent.

      Au passage, content de te relire Chris ;-) J’attends la moto avec impatience!

      • Merci Aleksandr ! J’espère que je pourrai l’avoir, cette moto ! Les publications devraient être plus régulières maintenant, après avoir passé cette zone de turbulence … Pas facile de monter un site, de bloguer, de voyager et de journalismer en même temps !

    • Ouaip … La solution que j’ai trouvé, c’est tout simplement d’aller chercher d’autres angles, plus proches du terrain, puisqu’on me ferme la porte des institutions. Mais c’est clair que le jour où j’aurai l’appui d’une grande agence / d’un grand média derrière moi, les possibilités seront décuplées.

  • J’aime vraiment bien ta façon de nous dévoiler les dessous de tes recherches et… les couacs inévitables.
    As-tu rencontré d’autres journalistes avec tes partis-pris? Comment se débrouillent-ils?

    NowMadNow

    • Non, je suis un peu un OVNI dans la galaxie journalisme et aucun autre n’a mes partis pris qui sont beaucoup plus contraignants et seuls un journaliste complètement indépendant peut se permettre de faire ce que je fais. Le revers de la médaille, c’est que c’est beaucoup plus difficile et long à mettre en place ; mais c’est, à mon sens, tellement plus riche …

  • Ben ça devient de plus en plus intéressant et un peu noir! J’ai l’impression de me retrouver au coeur d’une enquête quasi secrète ou je ne sais trop quoi!
    Les autres journalistes ont-ils eu ces mêmes problèmes lorsqu’ils ont voulu enquêter sur le sujet (s’ils l’ont fait bien sûr…)? Est-ce au contraire un sujet tabou?
    Martine Destination Terre Dernier billet publié : Le Monde selon Lulu (épisode 10)My Profile

    • Non ce n’est pas vraiment tabou, c’est juste que personne d’autre ne s’est intéressé au sujet. Pour que ça tourne à la véritable enquête, il aurait fallu que je me rende en Europe mais je n’en ai pas les moyens … D’un autre côté, « tant mieux », je trouve le résultat final bien équilibré comme il l’est. Le site est en ligne !

  • Passionnant! On peut la lire quelque part cette enquête?

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