Autobiographie d’un enfant de la Génération Y (1/3) – l’influence d’Internet

17 janvier 2011 13 h 35 min

Ceci n’est pas un « 36-15-j’raconte-ma-life » mais un article qui tente, à travers mon histoire personnelle, de comprendre l’incidence qu’a pu avoir Internet sur ma génération (fin 1980 – début 1990). Comprendre les comportements et les habitudes qui en ont résulté, comprendre le terreau qui a donné naissance à ce que certains ont appelé les « Millenials » – la première génération d’être humain à avoir grandi en se connectant.

Ce n’est qu’un témoignage, sans valeur scientifique et à la subjectivité tout à fait assumée. Son but: donner des pistes de réflexion pour cerner la psychologie et les attentes de la « Generation Y » (Why).

La naissance du Millenial

Je suis né geek.

Au sens propre du terme: mon père était informaticien au CNRS et, à la sortie de la maternité, la première chose que j’ai du voir en arrivant à la maison était un Personal Computer.

Un PéCé.

Il était 1988, dans une petite cité HLM de Cergy où les couloirs étaient régulièrement envahis par des gaz lacrymogènes et où la vie connectée n’existait pas encore.

1 – Un ordinateur pour jouer et rêver

Mes premiers souvenirs remontent à l’âge de deux ans – une entrée en maternelle traumatique qui me fera détester pour toujours l’enceinte scolaire. Et je me rappellerai toujours du jour où, en rentrant à la maison en pleurs, je me suis jeté sur le PC de mon père pour y débusquer un jeu. Naturellement, il n’y en avait pas encore – et comme mon père ingénieur n’était pas encore rentré à la maison, je me suis amusé à tapoter sur le clavier pendant une bonne heure. J’écrivais du charabia sur MS-DOS – aoufebigbziufbaeiufbzeiofavoiyf – et, même si ma mère me prenait pour un fou du clavier, je passerais probablement pour un génie si je faisais la même chose en public aujourd’hui (« M-S-koa? C’est une nouvelle version d’MSN ?« ).

Et depuis cet âge là jusqu’à la fin de mon adolescence, j’ai toujours considéré que la fonction première d’un PC était de me divertir – de me permettre de jouer, de me battre sur Street Fighter ou Mortal Kombat (« personne ne peut battre Sub-Zero »), de refaire le monde avec Populous ou Civilization – de me balader, rire et rêver avec Day of the Tentacle, Simon le Sorcier, ou Hand of Fate. J’ai combattu 2 x 28 fois LeChuck et les Nécromanciens de Heroes of Might and Magic, j’ai fait sauter un nombre incalculable de fois le Prince de Perse, Aladdin ou le Roi Lion, et le singe de Pitfall.

Si j’avais eu la graine du génie-geek façon Jobs ou Gates, j’aurais été programmeur. Mais ces jeux m’ont plutôt fait rêver, ont développé mon goût de l’aventure et de l’imaginaire. Ils m’ont poussé à chercher un métier qui pourrait reproduire ça – et j’ai donc voulu être Reporter plutôt que nerd.

L’ordinateur, c’était aussi une mine considérable d’informations cueillies en s’amusant. Encarta, ça vous dit quelque chose ? Universalis ? J’ai passé des heures et des heures à lire TOUS les articles de ces encyclopédies – c’était marrant, drôle et nouveau, plus pratique et moins pénible qu’avoir à chercher des gros livres que, de toute façon, je n’avais pas chez moi.

Toute cette expérience n’est probablement pas représentative des Millenials – mais je pense qu’avec la banalisation des jeux vidéo, au moins une bonne moitié des enfants (les garçons) de la génération 80-90 a grandi en percevant la technologie comme un nouveau terrain de jeu à essayer – et ceux qui possédaient les outils (Nintendo, Megadrive, Nintendo 64, PC) devenaient les enfants « cools » et populaires qui pouvaient inviter leurs amis à s’amuser devant la télé. Et ceux qui ne les avaient pas devenaient soit étrangers, soit dépendants, soit marginaux.

Alors j’ai tendance à croire que notre besoin de ludique vient de là. Les Millenials sont la génération du zapping, nous avons du mal à nous intéresser longtemps à quelque chose qui ne nous « amuse » pas ou ne nous « divertis » pas. Je fais probablement des raccourcis, mais c’est vraiment mon sentiment.

Et les filles ? Eh bien, j’avais une petite voisine qui s’amusait tout autant grâce à son ordi… Mais elle était plutôt exception que règle. Les filles – c’est un peu cliché, mais je crois qu’elles ne sont venues sur les ordis que lorsqu’elles ont pu les utiliser pour blablater.

2 – L’explosion de l’Internet … grâce aux tchats et aux premières communautés online ?

Avant Internet, un PC ne me servait qu’à deux choses : apprendre et jouer, apprendre en jouant.

Mon foyer a été l’un des premiers à être connecté en France – dès 1995, on avait un modem qui faisait un bruit d’enfer et mettait trente ans à se connecter. Les pages internet étaient moches, on utilisait le webosaure Netscape, les gifs animés – et dans un premier temps, moi, tout ça … Ne m’intéressait pas le moindre du monde. Je n’étais pas fasciné, mais déçu – jusqu’à ce que Skyrock apparaisse.

Eh ouais – on aura beau dire ce qu’on veut, mais Skyrock a révolutionné l’Internet français et façonné des générations entières de Millenials français. Le « Skymail », c’était ma première boîte perso créée par moi tout seul (depuis 1995 j’avais bien une adresse hébergée par le CNRS, mais avec qui parler puisqu’aucun de mes petits camarades n’était connecté ?). Skymail, Skychat, Skyrencontres, c’étaient la préhistoire de Facebook, la première fois qu’on voyait l’utilité d’avoir une boîte mail et un PC autrement que pour jouer. Grâce à Internet, j’ai probablement rencontré tous les jeunes de mon âge de ma ville qui étaient connectés – et quand je dis TOUS, c’est bien TOUS, de façon exhaustive et totale, une bonne centaine de rencontres sur une population de 26 747 habitants Vauréaliens à l’époque. On était à la pointe.
Internet, j’y ai aussi dégôté trois ou quatre petites amies, je me suis construit mes premiers réseaux, mes premières communautés – j’avais mon équipe Counter-Strike sur GOA (les JUMPY !), ma liste de contacts MSN ou mes amis Caramail (« ASV? »).

Alors, si nous sommes des Millenials, c’est aussi (voire SURTOUT) parce que l’explosion d’Internet a coïncidé pile-poil avec l’explosion de nos premiers boutons d’acné. Rappelez-vous tous les besoins primaires de l’âge ingrat – la reconnaissance sociale, le dialogue avec les jeunes de son âge, l’identification à un groupe, les premières amours, les premières questions délicates … Internet n’était pas un « nouvel » espace de réponses à ces questions, mais « un des » moyens possibles à notre disposition pour se rapprocher des gens cools ou des jolies filles.
C’est une nuance de taille : nous les Millenials, n’avons jamais vu Internet comme un nouvel espace à conquérir, mais comme un espace acquis d’avance. Contrairement à ce que j’ai pu souvent lire, je ne pense pas que nous sommes dans une logique Far-west, de conquête, d’inventivité et de création permanente. Nous sommes davantage une génération passive, habituée à ce qu’on nous propose quelque chose de nouveau chaque année – Wikipédia, Google, Agoravox, Facebook, Twitter, et maintenant Quora – alors pourquoi inventer, puisqu’on invente pour nous ? Nous sommes la génération consommatrice d’innovation, adaptables et contortionnistes intellectuels et High-Tech; mais pour la plupart, nous n’avons jamais rien cherché ni demandé.

Les « ouah, c’est génial ! », ou bien les « c’est révolutionnaire ! », on les laisse aux adultes. Nous, on voyait qu’on nous PROPOSAIT quelque chose d’intéressant, alors on y allait. C’est aussi simple que ça. On n’a jamais cherché Internet, c’est elle qui est venue à nous.

3 – L’âge de l’information

Quoique. C’est vrai qu’un ado, ça cherche pas mal de choses. Des emmerdes, des copines, mais aussi des réponses aux questions de la vie, sur le sexe ou la mort par exemple. Mais surtout sur le sexe : « comment fait-on pour embrasser une fille? », « Comment on fait l’amour? » – ces questions qu’on posait à son grand frère ou à ses amis en ravalant sa fierté, on pouvait les poser à Google sans avoir à affronter le regard d’un proche.
C’est sur Internet que j’ai appris toutes les théories possibles et imaginables sur les choses de l’amour; c’est sur Internet que j’ai eu toutes les réponses à mes questions, et j’irais jusqu’à dire que c’est sur Internet que j’ai fait l’essentiel de mon éducation – une éducation que je me suis fait SEUL, à la carte, libre et indépendant de toute influence adulte, alliée aux livres et aux bibliothèques mais toujours ensemencées par des pépites du net. J’y ai développé le goût des photos et des mots, une facheuse tendance à faire des listes pour tout et n’importe quoi (« les 100 plus grands livres/films/albums de tous les temps à lire/regarder/écouter … »), et j’y ai bouffé de la culture à la chaîne.

Alors, on a aussi grandi en voyant Internet comme un espace de liberté, un endroit où l’on pouvait tout faire et tout dire sans être jugé, sans être repéré. Un endroit où se cacher, s’épancher – vive les skyblogs – ou publiciser les oeuvres dont on était l’auteur. Fuir l’horreur et la cruauté des cours de récré du collège et du lycée.

C’est pourquoi je ne suis pas d’accord lorsqu’on parle du syndrôme « Truman Show » en parlant des Millenials, lorsqu’on les dit exhibitionnistes et sans tabou. Au contraire. Ces conneries, ce sont les visions des adultes – mais un Millenial, lorsqu’il publie ses confidences ou ses photos sur un blog ou sur Facebook, ce n’est pas à la publicité de la chose qu’il pense.

Les photos de soi que l’on publie sur son blog, ce n’est pas de l’exhib, mais le même genre de démarche qu’un choix vestimentaire ou que de se mettre à fumer au collège : se construire une identité en augmentant son capital égocentrique (« t’es belle/beau! »), susciter des commentaires enthousiastes qui augmenteront son capital charismatique (« j’adore ton style! ») ou aux commentaires compatissants qui donneront du beaume au coeur – ou l’impression que tout le monde est con sauf nous (« courage! J’suis avec toi! Tous des cons de toute façon! »).

Bien sur qu’un Millenial a des tabous, et comment ça se manifeste ? En effaçant un commentaire ou un post qui a suscité trop de réactions négatives par exemple. Contrôler. Contrôler tout. Contrôler en permanence son image et son environnement : une autre caractéristique de la Generation Y.

S’exhiber, c’est s’exposer au jugement des autres.
Mais écrire sa vie sur Internet, c’est penser qu’on peut contrôler et manipuler le jugement des autres sur soi.

… Même si ça ne marche pas toujours. Après tout, n’oublions pas un principe fondamental : un ado est con par nature, et reste bien souvent incapable de penser aux conséquences de ses actes.

***

Ce bonheur de liberté, ce bonheur du secret partagé, ce bonheur d’évasion, ce bonheur du contrôle de soi – ils pourraient expliquer le fait que les Millenials soient les plus attachés aux valeurs d’indépendance et de liberté de l’Internet. Pourquoi OWNI – l’une des figures de proue des liberté numériques – a une moyenne d’âge aussi jeune. Ce sont des gens qui, comme moi, ont passé leur adolescence à vivre une liberté numérique totale. Nous sommes les Adam et Eve d’une nouvelle utopie libre et gratuite – le nouvel Eden de l’épanouissement, accessible à tous, sans entrave, libres – et solidaires.

Wikileaks nous fait bander, Hadopi nous fait vomir.

(suite ici et ici)

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