Avant de publier mon reportage, je l’ai soumis à la critique de dix personnes, qui m’ont aidé à corriger les fautes d’orthographes, de syntaxe, les tournures malheureuses ou les précisions à rajouter. Sans eux, le reportage n’aurait pas été bon ; il aurait été moyen, ma crédibilité orthographique en aurait prit un coup.

A ces dix chevaliers, un grand, grand, grand, grand, énorme, grand merci.
(Au début je voulais en choisir sept pour que le chiffre soit marrant, mais bon.)

Maintenant, je vous pose la question à vous. Qu’aurais-je pu changer ? Faire ? Ajouter ? Enlever ? … pour faire passer le reportage sur le cimetière des éléphants de « bon reportage » à « excellent reportage qui fait dire wouaouh après sa lecture » ?

Un reportage dont la construction, les tournures, les mots et les phrases « s’enchaînent de façon si évidente » qu’on ne pourrait que dire : ça n’aurait pas pu être raconté autrement ?

Qu’avez-vous remarqué ?

A quel moment vous-êtes vous dit : ça aurait pu être comme-ci, il aurait pu choisir ce mot-là, pourquoi est-ce qu’il a encore répété ça ?

Le projet Mediareporter est un voyage personnel à travers 90 pays, mais aussi un voyage professionnel qui veut atteindre le bout de la route de l’excellence. Vous lecteurs, êtes mes profs, mes collègues, mes amis, mes ennemis, mes critiques, mes juges et mes yeux – et je compte sur vous pour me faire progresser.

Voici quelques pistes de réflexion :

– L’accroche / un chapeau ?

Des éléments de contextualisation sont importants mais dans le cas de ce reportage, ce n’est franchement pas terrible. « Tu aurais peut-être du commencer par le faire que les cimetières sont une légende urbaine et enchaîner à partir de là » : je pense que la remarque est juste. Vous en pensez quoi ?

« Pour moi, l’intro n’est pas à la hauteur de ton reportage. Elle devrait être réécrite. Plus ciselée, plus percutante. Il faut que tu montres les enjeux de cette investigation folle. »

« C’est un détail, mais le « wow » de l’intro te fait passer pour un idiot. »

– Les transitions

« Tes transitions sont trop orales et pas bien tournées » – on peut prendre comme exemple le « wow » de la première page qui me décrédibilise et n’a vraiment pas plus à beaucoup de personnes. « C’est un détail, mais le wow de l’introduction te fait passer pour un idiot » : ok, d’accord, soit.

– Enlever certaines parties qui « cassent » le rythme

Par exemple : les Alcooliques Anonymes, les données de l’OMS, les chiffres. Peut-être aurais-je pu transformer le reportage en dossier, en gardant le coeur du récit comme reportage central (XXX et le cimetière des éléphants), peut-être faire un reportage de 4 pages « d’une épaisseur absolue » qui n’aurait été composé que du portrait de XXX et de sa disparition dans le cimetière. Autour de ce reportage auraient été publiés d’autres articles que le lecteur aurait pu picorer : un article sur les AA, l’alcoolisme dans le monde, l’absence d’infrastructure d’aide en Bolivie …

– Les mots justes

Il semblerait que, parfois, on ait l’impression que j’ai voulu exprimer une idée mais que je n’y suis pas arrivé avec deux ou trois mots – alors j’en ai fait un paragraphe. La recherche des mots justes, précis, est à améliorer.

– La logique de temps, les accords temporels

A retravailler !

– L’enchaînement des idées et le style d’écriture

Je passe souvent du coq-à-l’âne ; pour déstabiliser mes lecteurs et casser volontairement le rythme, maltraiter celui qui me lit, l’obliger à avoir une vision globale du phénomène et le forcer à la réflexion la plus profonde possible. Apparamment, ça ne plaît pas à certaines personnes ; peut-être devrais-je écrire de façon plus linéaire et plus classique pour éviter de perdre mes lecteurs en cours de route ? A lire les critiques qui m’ont été faites, j’ai parfois un peu l’impression d’avoir un style presque « élitiste » – au sens où un lecteur qui n’est pas habitué à lire des reportages, des romans ou des magazines n’ira pas jusqu’au bout de mon papier à cause des difficultés de lecture qu’il offre.

– L’absence de photos

Plus de photos n’aurait pas fait de mal au reportage et aurait permis de faire passer la pilule un peu plus en douceur. Sauf que des photos, je n’ai pas pu en prendre : me balader dans les « zones rouges » (comprenez : les plus à risque) était déjà limite en soi, pas besoin de ramener son reflex hors de prix avec soi. Du coup, j’ai préféré illustrer mon reportage de photos plus « abstraite » – la couverture du reportage représente par exemple un certain sentiment de solitude. Utiliser Flickr ? Je ne sais pas trop pourquoi, mais je trouve qu’insérer des photos dont je ne suis pas l’auteur dans ce reportage casserait quelque chose.

Une photo de XXX ? Quelqu’un me l’a reproché, mais … Et puis quoi encore ? Ca aurait été le comble de l’indélicatesse, bien que ça lui aurait probablement fait plaisir.

– Les phrases trop longues – trop de choses dans une phrase

« Selon les municipalités de La Paz et de El Alto, il existerait plus de 12 000 débits de boisson légaux à La Paz et El Alto … pour plus de 8 000 bolichés. Souvent découvertes par les patrouilles de police et les agents communaux, ces endroits, où lʼon peut boire un verre dʼalcool à 96°C pour 0,20 €, sont parfois fermés après une inspection – mais rouverts dès le surlendemain sans être inquiétés. »

Moi j’aimais bien cette phrase mais apparemment, pas Lena. En y repensant, je me dis qu’elle n’avait pas tord. J’ai un drôle de style qui oscille entre phrases longues de romancier et phrases courtes de journaliste et du coup, ça perturbe. Est-ce que je devrais choisir l’un des deux et m’y tenir de façon permanente ?

– Le rythme et la tension

A la manière d’un bon polar, un bon reportage doit accrocher du début jusqu’à la fin sans pause, sans pause-pipi accordée au lecteur. Dans mon reportage, j’ai l’art de plonger le lecteur dans une tension extrême … Et de briser net son élan. Quand je me désengage de XXX par exemple, après son portrait – « Retour à XXX ». « Tu n’aurais jamais du l’abandonner », et cette ellipse sur « on essaie de comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur de l’esprit d’un alcoolique » provoque un sentiment de froideur et d’utilisation du personnage à titre pro et perso. Intercaler des chiffres au moment où il dit au revoir à ses amis donne la même impression.

Je pense que ces données sont importantes pour comprendre ce que traverse XXX et, accessoirement, pour comprendre ce que moi-même j’avais en tête au moment où je vivais tout ça. Ne pas les mettre aurait conduit à des jugements hâtifs, et au genre de réactions que j’ai pu avoir dans l’article à 48 commentaires ; des réactions nées en partie à cause d’un gros manque d’informations.

– Marquer davantage les changements de narrateur / de style

Je veux bien, mais comment ?

– Faire des encadrés

Ne casseraient-ils pas le récit ? J’ai essayé d’insérer des « mini-encadrés » en trouvant une solution pour les insérer (décaler à droite, italique, police différente) dans le récit de façon naturelle. Et puis, que mettre dans les encadrés ? Comment les justifier ? Comment définir leur rôle et leur but ?

– Augmenter la partie annexe

Base de données, liens pour mieux comprendre l’alcoolisme, portrait des organisations de prise en charge qui existent, lien vers le site du ministère de la santé ou de l’OMS, documents qui m’ont servi à écrire ce reportage … Pour être tout à fait franc, je ne l’ai pas fait par pure flemme.

– Ne pas être vulgaire quand c’est moi qui parle

Oreilles sensibles, pardon. On m’a souvent sorti le mot « gonzo » – ce n’est pas vraiment mon but, même si je suis très inspiré par le style de H.S. Thompson. Quand je sors un gros môt, c’est uniquement car cela m’apparaît la chose la plus naturelle à me faire dire. Je ne peux pas remplacer un « merde ! » par un « zut ! », parce que je ne dis jamais « zut » dans la vraie vie. Je pourrais alors choisir de ne rien dire du tout, mais je pensais que ces petits éléments participaient au succès de la mise en immersion de mon lecteur.

– Réduire le portrait de Fernando

Son portrait est-il trop long ? J’ai voulu le réduire mais je n’arrivais pas à couper quoi que ce soit.

– XXX

« Cette dénomination décrédibilise le portrait ». Je ne m’en rends pas trop compte car quand je dois prononcer son nom, je dis « tripléquisse », ce qui sonne comme un nom pour moi. Peut-être qu’au lieu d’écrire XXX, j’aurais du écrire « Tripléquisse » pour lui donner un peu plus d’humanité.

Dans un tout autre registre, il semblerait que ma première approche du personnage « manque de chair et d’épaisseur ». Cette suite de caractéristiques, comme un portrait-robot, sonne creux et surtout, sonne faux, casse le rythme et présente un personnage qu’on ne reverra que vingt pages plus loin. Aurait-il fallu virer cette mini-présentation ?

– Chapitre 2 : va dans tous les sens

Je mène une enquête sur quoi ? Sur les cimetières ? Les Alcooliques ? Ce n’est pas clair et je perds un peu le fil.

– Elargir le sujet / la longueur du reportage / le rôle de la vieille femme

Approfondir le problème de l’alcoolisme en Bolivie. Ajouter des portraits de personnes qui souffrent de cette addiction. Creuser le rôle de la vieille dame. Approfondir « l’après », la fin, car tout ne se termine pas avec la mort de XXX – j’aurais pu creuser le rôle des policiers, revenir voir les tenanciers … Oui, mais non. Non seulement c’est à un livre que j’aurais donné naissance en creusant tout ça, mais surtout, la force du récit serait partie dans tous les sens. Et puis, je ne peux pas retourner voir cette vieille dame, pour des raisons purement psychologiques et personnelles : j’ai vécu un truc très fort à cet endroit, quelque chose qui va me rester dans l’esprit pour le restant de mes jours, et j’aurais l’impression de salir cette expérience, de casser quelque chose en retournant sur mes pas. Et puis, je pense en savoir assez.

Approfondir tous ces éléments est un peu en contradiction avec la remarque précédente alors la question qui se pose est : quelle longueur donner au reportage ?

– Utilisation des guillemets dans le portrait de Fernando

Pas judieux : désimplication, décrédibilisation ? J’avais envie d’insérer des phrases que Fernando avait vraiment dit, de vraies citations au milieu d’un récit réécrit. Mais je ne sais pas si c’était une bonne chose à faire.

– Toni le flic

Creuser l’épaisseur de ce témoin, qui a une position particulière dans l’échelle sociale ? Souligner davantage le système pourri qui entoure les Boliviens ? Je pense avoir assez bien synthétisé ça, instillé l’atmosphère dans lequel les Boliviens vivent sans avoir à en rajouter des tonnes. Mais peut-être que ceux qui ne connaissent rien de la Bolivie n’ont pas réussi à percevoir cela ?

– Creuser l’absence de société civile

Même remarque que précédent.

– Apparition de XXX

Pas structurée, confuse, baclée ?

– Données de l’OMS : on s’en fout.

Ah oui ? Je pense qu’au contraire, c’est important pour restituer le phénomène dans un contexte plus large. Même si chaque cas d’alcoolisme est différent, avoir des chiffres aide à mesurer l’ampleur du phénomène et donner des clés de compréhenson. Pour mesurer l’ampleur du problème au niveau humain, le reportage est là.

– Pas assez de descriptions

Apparemment, certains lecteurs ont du mal à imaginer et visualiser les lieux dont je parle.

– En attendant Godot

Titre déplacé, limite insultant ? « Référence snob et élitiste » ? J’aimais beaucoup ce titre, je trouvais que ça rendait bien la situation tout en instillant, pour ceux qui connaissent la pièce, l’atmosphère de malaise présente à ce moment-là. Attendre Godot, pour résumer de façon terriblement réductrice, c’est attendre quelque chose qui ne viendra jamais, et profiter de cette attente pour se poser les questions métaphysiques des plus intéressantes aux plus absurdes. Eh bien, le moment de l’attente devant la chambre rouge, c’était exactement pareil. On pourrait m’opiner qu’au contraire, c’était tout l’opposé – la mort était inéluctable – mais non.

– « Les remords »

De qui ? Le titre est volontairement imprécis, et je vous laisse imaginer la réponse. Mais un journaliste a-t-il le droit de « laisser imaginer » ses lecteurs ?

(un remerciement spécial à ceux qui ont souvent pris beaucoup de leur temps via skype, via PDF, via téléphone, via mail pour me dire tout ce qu’ils pensaient et pointer du doigt tout ce qui n’allait pas dans mon reportage)


Chris

Journaliste indépendant

2 commentaires

Piotr · 19 janvier 2012 à 20 h 11 min

La plume se construit par l’expérience. Un texte commun ne sera qu’ une somme de points de vue, il n’aura pas d’âme.

Il faut certes veiller à la structure grammaticale, aux accords, ) l’ orthographe mais le style, lui, doit être tien.

Ce n’est pas en étant tiraillé de tous les côtés que cela marchera. C’est en allant à la source des mots et du sens que tu leur accordes.

    Chris · 27 janvier 2012 à 21 h 38 min

    En fait Piotr, je ne compte pas utiliser TOUTES les remarques qu’on va me faire. C’est moi le maître de mes textes et de mon style d’écriture, et il y a beaucoup de remarques que je n’ai pas pris en compte pour publier la version finale de mon reportage. Je comprends bien ce que tu veux dire – et j’espère que je ne tomberai jamais dans ce travers – mais je pense qu’on avance, qu’on s’améliore et qu’on évolue en confrontant le maximum de points de vue possibles pour en dégager ce qui nous semble le plus proche de notre idéal. Dans mon cas, ces remarques ne me servent pas à construire un « reportage idéal » : elles servent à me rapprocher de mon idéal de journalisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *