Cher lecteur,

Tu ne le sais probablement pas mais, il y a cinq ans, le 13 mai 2011, je partais pour un tour du monde journalistique censé durer sept longues années. Le voyage n’aura, finalement, duré qu’un an, et mes pieds n’auront foulé que l’Amérique du Sud – mais c’était le début d’une longue histoire d’amour et de haine avec ce blog de voyage, nommé « Blog du voyage » non par prétention, mais par référence au voyage hors-norme que j’étais censé mener.

La raison pour laquelle je suis revenu en France plus tôt que prévu, en juin 2012, est à l’image des raisons qui me poussent, parfois, souvent, à rejeter ce blog. Je suis rentré pour travailler pour le journal Le Monde pendant un an, dans le cadre d’un programme spécial censé « injecter du sang neuf » au sein de la rédaction : le journalisme a toujours été ma vocation professionnelle, depuis l’âge de sept ans ; et être appelé à travailler pour le journal français le plus prestigieux était une sorte de consécration, le début d’un épanouissement, d’un accomplissement professionnel. Le blog ? Un passe-temps. Un pis-aller, que je prenais plaisir à alimenter depuis l’Amérique du Sud à travers des portraits, des histoires, des reportages, des choses vues, des photographies ; mais que j’abandonnais, une fois rentré en France, pour me consacrer corps et âme au journalisme. Ma vocation professionnelle était d’être un Grand Reporter, pas un blogueur professionnel.

Il s’est alors passé quelque chose de bizarre : entre octobre 2012 et juin 2013, l’expérience au Monde a tourné au vinaigre, me plongeant dans une profonde dépression à la fois personnelle et professionnelle, me dégoûtant du métier de journaliste. En parallèle, les revenus que généraient mon blog ne faisaient qu’augmenter, alors même que je ne faisais que le délaisser. Pour comprendre mon dilemme, il faut voir les chiffres : en 2012, les revenus de mon blog ont généré environ 15 000 €. Le journalisme ? A peine 2000 €.

cup of coffee and computer

© Robert Nyman (Flickr CC)

Pourquoi refuser de me dédier à plein temps à ce blog qui, pourtant, représente l’essentiel de mes revenus ?

A ce moment-là (été 2013), j’étais au fond du trou. Que faire ? Abandonner l’idée d’être journaliste, et me consacrer à plein-temps au blog ? Abandonner un métier ingrat et mal payé, pour un blog de plus en plus rémunérateur ? Pour trouver une réponse, retrouver un peu de sens à ce que je faisais, je suis parti à Oman et en Turquie. Le blog retrouvait des couleurs, à travers cet article ou celui-ci. Et ma vocation de journaliste renaissait quelque peu de ses cendres lorsque, à la frontière turco-syrienne, j’étais confronté de plein fouet à la crise des réfugiés avant qu’elle ne commence à apparaître dans les médias français.

C’est là-bas que j’ai enraciné l’idée que je ne m’épanouirais jamais dans un blog de voyage. J’ai besoin de raconter le monde tel qu’il est, creuser, chercher les nervures qui tracent et prédéfinissent les parcours de vie des femmes et des hommes sur cette planète. Je n’ai pas envie de passer mon temps à enchaîner les invitations dans les meilleurs hôtels et restaurants du monde lors de blogtrips et autres voyages de presse même si, de temps en temps, je ne boude pas ce plaisir. Seulement, je n’ai pas envie de faire que ça ; de de voyager, de faire du tourisme, de voir de belles choses et de les raconter comme le font très bien tous les autres blogueurs voyage. Entre une vie où l’on passe ses journées à voir et à faire les plus belles choses que le monde entier peut nous offrir, et une vie passée à courir après les injustices pour les raconter (sans trop croire au pouvoir du journaliste à changer les choses), je choisis la seconde option. Un choix idiot, maso, mais c’est comme ça.

En fait, je n’ai pas, je n’ai plus envie de vous faire rêver : j’ai envie de vous faire réfléchir, et ce, à travers le voyage, à travers mes voyages.

C’est probablement prétentieux, et ce n’est probablement pas le rôle d’un blog de voyage. Mais j’ai envie d’aller à contre-courant et d’avoir un ton plus sérieux. Peut-être parfois plus « lourd », mais seulement parce que c’est moins léger qu’ailleurs.

Et maintenant ?

Il y a cinq ans, dès le départ, mon blog commençait à avoir une petite renommée, aux côtés d’autres jeunes pousses comme Madame Oreille, Voyagesetc, Instinct Voyageur, Bien Voyager, Carnets de Traverse, Curieuse Voyageuse, NowMadNow ou Voyages et Vagabondages, un Gaijin au Japon (j’en oublie plein) qui m’ont, depuis, largement dépassé en notoriété, en qualité, et en professionnalisme. J’ai envie de les rattraper, de combler le retard que j’ai laissé s’installer par manque d’envie, par manque d’investissement sur ce blog. Je n’ai plus envie de faire des articles racoleurs, des « top 10 de … » et des publications sans intérêt. J’ai envie de faire des podcasts, des diaporamas sonores ; de refaire des séries photographiques, d’aller chercher des histoires et des portraits. J’ai envie d’écrire des reportages pour ce blog, tout en continuant à proposer des reportages à la presse traditionnelle. Bref, je n’ai toujours pas résolu mon dilemne, mais je sais à présent que je ne pourrai jamais trancher : j’ai envie de faire les deux, tout simplement.

Côté journalisme, je pars donc pour un long projet qui commence aux Antilles, pour enquêter sur l’application de la justice. Côté blog, j’aimerais profiter de ce voyage pour raconter l’outremer, l’Amérique du Nord, aller dormir chez des électeurs prêts à voter Donald Trump, partir sur la trace des derniers communistes états-uniens, vivre trois mois dans une cabane au Canada, etc, etc. J’aimerais m’inspirer de ce que font Miles & Love – le blog de voyage que j’admire le plus en ce moment – ou des récits de One Chaï.

Quid des articles « que voir, que faire à … ? » qui ont pullulé sur mon blog ? Eh bien, je les conçois à la fois comme des sources de revenus, et comme des portes d’entrée pour attirer de nouveaux lecteurs sur mon blog. C’est eux qui me permettent de générer plusieurs dizaines de milliers d’euros de revenus et je ne peux pas (encore) m’en séparer. Accessoirement, je trouve utile ces articles en mode « buzzfeed » qui résument, en images et en deux minutes, ce qu’il y a effectivement à voir et à faire quelque part.

Bref – tout ça pour dire qu’après cinq ans, j’espère que ce blog de voyage va enfin trouver sa place dans ma vie ailleurs que dans mon compte en banque. J’espère, à la fin de l’année 2016, pouvoir en être enfin fier.

Catégories : ArticleBlog

Chris

Journaliste indépendant

15 commentaires

laura · 2 mai 2016 à 13 h 22 min

J’ai l’impression qu’un blog de voyage offre toujours de sacré dilemme surtout quand il commence à prendre une place dans la vie de son rédacteur que ce soit en temps, en argent etc… c’est un objet sensible, mouvant que l’on aime autant qu’on le hait. Merci d’avoir partagé tes réflexions intimes et authentique sur cette drôle de bestiole et ses ambiguïtés.

    Chris · 2 mai 2016 à 13 h 25 min

    Merci Laura ! Content de savoir que je ne suis pas le seul à ressentir parfois des émotions négatives vis-à-vis de ce bidule 🙂

Lucie A. · 2 mai 2016 à 14 h 03 min

Déjà merci pour la mention et surtout bon anniversaire de blog. Très bon article et je suivrais tes nouvelles avancées. Ce n’est pas un choix facile, mais je suis sûre que tu vas savoir te créer le blog qui te convient. Ce que tu souhaites faire n’est pas donné à tout le monde, alors bravo de te lancer dans cette voix.

    Chris · 3 mai 2016 à 9 h 29 min

    Merci Lucie 🙂 – pour ce commentaire, et pour m’avoir donné envie d’écrire cet article

Laurent · 2 mai 2016 à 16 h 39 min

Oh, me voici très très flatté Chris, honoré que mes récits puissent t’inspirer. Je me souviens très bien de tes articles sur Oman et la Turquie, ça m’avait passionné. C’était différent d’un article purement journalistique (enfin, la vision que j’en ai en tout cas), mais c’était d’autant plus passionnant en fait. Je me souviens quand tu t’es fait expulser d’Oman (c’est bien ça), puis le billet sur les réfugiés à la frontière syrienne. La suite de cette ligne me manquait en effet.
Hâte de lire les billets issus de ce projet donc !

    Chris · 3 mai 2016 à 9 h 23 min

    Merci Laurent. D’un côté, j’espère ne pas renouveler ces désagréables expériences ; d’un autre, j’espère que plein de trucs dignes d’être racontées m’arriveront !

Les Baroudeurs · 2 mai 2016 à 16 h 48 min

Très bonne idée. Je te suivrai avec grand plaisir dans cette nouvelle aventure.
Et si, pour moi, c’est aussi le rôle des blogs de voyage que de faire réfléchir

    Chris · 3 mai 2016 à 9 h 26 min

    Merci Claudia ! Quand je disais que ce n’était pas leur rôle, je regrettais davantage le fait que ce côté sérieux n’est pas forcément ce qui permet à un blog de voyage de bien marcher 🙁

Curieuse Voyageuse · 3 mai 2016 à 8 h 50 min

Hé hé hé, welcome back cher Chris !
Je serai ravie de te (re)lire…
Et merci pour la citation !

-Une (ancienne) jeune pousse curieuse et voyageuse

seb · 3 mai 2016 à 9 h 59 min

Merci Chris pour la mention.

A vrai dire, on en avait déjà parlé à l’époque, lors de notre petite virée à Madère, je ne suis pas un grand lecteur de blog, essentiellement par manque de temps, flemme, et un peu par manque de curiosité.

J’avais adoré ta franchise et discuter avec toi du blogging déjà à l’époque, mais là, cet article fini de me convaincre.

Hâte de te lire, d’écouter tes diapos sonores, de te voir libre d’écrire ce que tu veux. Et surtout de te voir heureux à travers les billets d’un super projet ! (tu pars avec ta chérie si je me souviens bien non?)

    Chris · 3 mai 2016 à 10 h 48 min

    Merci à toi Seb ! C’est vraiment Miles & Love qui me rappelle, le plus souvent, à quel point je fais de la merde avec mon blog. Je pars effectivement avec mon amoureuse, et elle est une source de motivation supplémentaire pour me pousser à faire toutes les choses dont je parle dans ce post 🙂 (par contre, elle refuse obstinément d’écrire quoi que ce soit sur ce blog, malgré le fait qu’elle soit elle aussi journaliste)

Eponyme · 16 juin 2016 à 15 h 32 min

Je tiens à te remercier pour ta sincérité, c’est en réelle cohérence avec l’idée que je me fais du journalisme : cesser d’être exploités et dénoncer les injustices, coûte que coûte. Tu oses te dévoiler, dire que tu cherches aussi à gagner ta vie (ce que tout le monde n’ose pas dire ! Surtout quand il s’agit de dire combien un blog/chaîne YouTube rapporte à celui ou celle qui la crée), tu oses dire que ce blog te dégoûtes parfois, alors que partout ailleurs les blogueurs caressent leurs lecteurs dans le sens du poil et préfèrent dire « j’ai été très occupé(e), ce qui explique mon absence » plutôt que « je me sens mal, je suis perdu et je remets en question le blog ». C’est pourtant un discours plus sincère… Je pense que tu es en totale adéquation avec toi même et tes idéaux journalistiques en faisant ça (je ne te connais pas mais je me permets de le dire, je peux me tromper, j’explique mon point de vue tout de suite après) parce que c’est cohérent avec la volonté d’apporter la vérité ou, de manière plus réaliste, un éclairage aux citoyens sur l’état du monde par le biais du journalisme. Commencer par être honnête avec soi et sur soi c’est déjà valoriser une certaine éthique. Cette éthique malheureusement disparaît de la presse traditionnelle pour des raisons économiques, et je comprends totalement que des journaux comme Le Monde puissent déplaire à cause de la façon dont on peut demander aux journalistes de détourner le regard d’un drame quand il n’est pas assez rentable pour le journal, Je viens de finir de lire le très intéressant livre « Reporter de Guerre » basé sur le témoignage du journaliste Yan Morvan, qui décrit très bien le milieu et en particulier le fait que des reportages complets sur des problèmes de société ou des conflits puissent être rejetés car les sujets ne sont plus « à la mode » ou sont trop polémiques. 🙁 Renier à ce point des drames humains pour des questions d’argent… Le pire c’est que les reportages étaient faits en immersion, parfois pendant des mois, et ont nécessité un investissement émotionnel, psychologique et financier immense, pour être finalement balayés d’un simple « Non ».

Je ne trouverai pas choquant que tu décides de mettre des pubs discrètes sur ton blog si ça peut te permettre de financer tes voyages, c’est largement compréhensible. Si les pubs favorisent des entreprises qui ont une bonne politique, une bonne éthique, ce serait encore mieux, histoire de leur donner de la visibilité.
🙂

Bonne continuation et bon courage ! 😀

pigozzi · 1 juillet 2016 à 14 h 07 min

J’aime beaucoup ta vision du blogging et ça se ressent dans tes articles.
Beaucoup d’honnêteté et de passion, c’est précieux 🙂

Au salon des blogueurs voyage (WAT 18), retrouver l'envie d'écrire · 7 mai 2018 à 12 h 43 min

[…] avec mon blog voyage. Je l’ai créé en 2011 – et, entre 2012 et 2017, j’ai souvent eu envie de l’arrêter, de tout effacer, de passer à autre chose. Le salon des blogueurs voyage (WAT 18, pour We Are Travel 2018) a été la goutte d’eau qui […]

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